Passion et travail, mythe ou réalité ?

by La Rédaction

Trouver le job de ses rêves ou vivre de sa passion, des termes qui sont à portée de certains, et impossibles pour d’autres. Peut-on vivre de sa passion en règle générale ? Au Maroc en particulier. Le Docteur Youssef Bougrine, Médecin, psychanalyste et psychologue du travail répond à cette question simple et pourtant si compliquée.   

«Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie « disait Confucius, ce philosophe chinois qui a tout compris. Les gens épanouis sont ceux qui exercent le métier de leur rêve et ce n’est pas pour rien que l’on admire les profils atypiques sur qui les projecteurs sont braqués? Pourtant il y a dilemme. Peut-on vivre de passion ? Est-ce compatible de faire ce que l’on aime et d’en vivre décemment ? Pourquoi le travail n’est-il pas toujours synonyme de «hobbies » ? 

Le travail, cette torture…

«Étymologiquement, le terme « travail » dérive de la racine «tripalium» qui signifiait chez les grecs un outil de torture et qui servait à punir les esclaves récalcitrants. Petit à petit, il y a eu glissement sémantique vers le sens actuel qu’on lui connait d’activité humaine rémunérée ou non. Certains trouveront encore de nos jours que le travail reste une torture alors que pour d’autres, il serait plutôt un vecteur d’épanouissement » précise d’emblée le Docteur Youssef Bougrine qui côtoie chaque jour le mal être et la frustration de ne pas faire ce dont on a rêvé de devenir. «Mais qu’est-ce qui fait cette diversité de vécus entre mal-être, indifférence ou bien-être? A-t-on tous une passion pour notre travail, tout le temps?
Si oui, que signifie-t-elle et comment nait-elle et se manifeste-t-elle?». Une question qui soulève selon le médecin, de se poser la question suivante : comment se passionne-t-on pour un métier donné? « Depuis notre enfance, nous sommes l’objet de nombreuses influences : Il y a bien évidemment les interactions permanentes avec nos parents, notre fraterie, l’école, les autres connaissances, la société, les médias, le contexte économique et politique, etc. Toutes ces influences forgent plus ou moins nos représentations du métier idéal. On passe souvent et progressivement du modèle du métier d’un des parents, puis de ceux plus classiques de professeur, de danseuse, de médecin, de policier ou de pilote pour finir par se passionner par les métiers idéalisés dans les séries télé comme profiler, urgentiste, avocat, ou encore star de foot ou d’arts martiaux, etc ». En effet, selon le dictionnaire Robert, la passion est un état d’amour intense ou encore un état affectif et intellectuel assez puissant pour dominer la vie mentale. Wikipédia décrit la passion comme une très forte émotion tournée vers une personne, un concept, ou un objet produisant un déséquilibre psychologique vu qu’elle occupe excessivement l’esprit.  « L’idéal est effectivement de pouvoir faire le métier de ses rêves. Encore, faut-il y parvenir ! Idéaliser un métier ou le souhaiter fortement ne veut pas dire pouvoir y accéder car parfois, le chemin qui y mène est peut-être semé d’embuches, trop long, incompatible avec notre filière initiale d’orientation au lycée ou à l’université, ou est très sélectif (certains concours d’accès, notamment en médecine ou en ingénierie)». 

Passion ou argent ? 

« J’ai toujours rêvé d’être actrice mais ma famille ne l’envisageait même pas. Pour eux, il fallait faire médecine et continuer la tradition familiale. J’ai 40 ans aujourd’hui, j’ai mal à chaque fois que je regarde un film ou admire la Cérémonie des Cesar. Je suis médecin, j’aime mon métier ou j’ai appris à l’aimer mais je rêve d’autre chose. J’ai de l’argent mais je ne suis pas heureuse» confie Abla de Casablanca qui n’a jamais oublié son rêve d’enfants. «Certaines activités n’offrent pas forcément des revenus suffisants ni assez réguliers pour en vivre dignement et assurer une stabilité nécessaire pour ses dépenses de base et celles de sa famille. C’est le cas de nombreux artistes, pourtant passionnés et aux talents unanimement reconnus qui ont souffert jusqu’à l’indigence et la misère, surtout en fin de vie. D’autres ne s’étant maintenus qu’au prix d’actions de solidarité familiale, de mécénat ou d’aides gouvernementales » précise le Docteur Bougrine.  « J’ai fait de ma passion un métier. Cela n’a pas été facile. J’ai du dormir dans la rue, ne pas manger à ma faim, travailler dur, douter mais j’ai continué. Je voulais être acteur. J’ai frappé à toutes les portes. Je n’ai eu que des refus au début mais j’ai continué. Ma mère a toujours cru en moi, c’était un soutien sans faille. Je n’avais pas de deuxième option, c’était acteur ou rien» se souvient Driss Roukh, acteur de renom. 

Adéquation entre travail, personnalité et attentes du sujet

« Chaque métier, activité ou poste de travail présente des caractéristiques spécifiques qui exigent chez le futur travailleur des aptitudes particulières, des talents innés ou à développer et l’acceptation de certaines contraintes dites « organisationnelles », en psychologie du travail pour réussir au mieux la mission attendue par son employeur. De l’autre côté, l’individu arrive au travail avec sa personnalité, son tempérament, ses besoins profonds plus ou moins inconscients, son degré de souplesse psychique, ses aspirations, ses rêves, ses désirs, ses déceptions antérieures, ses doutes, sa ou ses passions, les attentes potentielles de ses parents… bref, de toute la complexité de sa subjectivité » précise le spécialiste qui rappelle que la rencontre de ces deux systèmes ne se fait pas toujours dans la douceur ni sans dégâts. En fonction du degré de centralité ou d’importance du travail chez l’individu, il se pliera plus ou moins facilement aux contraintes du travail au dépens parfois de son propre équilibre psychique dont il fera reculer les limites pour s’adapter : c’est le « coût psychique » du travail. « Ce coût sera d’autant plus élevé que la nature de l’engagement demandé requiert chez l’individu un écart plus important par rapport à son propre fonctionnement psychique habituel, notamment quand il s’agit de devoir faire des actes qu’il réprouve moralement, ou qui atteignent à sa dignité ou à celle d’autrui, ou quand il ne peut plus être disponible pour sa famille, tellement la charge du travail est importante ou prenante ». 

Selon le psychanalyste, depuis des décennies, on a commencé à démontrer que chaque travailleur a besoin d’un minimum de satisfaction par rapport à la nature de ses tâches (adéquation avec ses besoins profonds), puis aux marges de manœuvre dont il dispose pour réaliser ses tâches (style et manière de faire) et enfin du degré de reconnaissance ressenti. Le «quoi faire ? » et le «comment faire ? » quand ils sont satisfaisants réparent la majorité des dégâts psychiques de l’enfance et de l’adolescence, influencent notre qualité de vie et notre santé. Cette triade est généralement plus facile quand on exerce un métier libéral ou quand on travaille pour son propre compte. «Par ailleurs, toute situation de travail peut comporter une part d’imprévu ou d’inédit souvent à l’origine de perplexité et de souffrance et que l’individu va essayer de gérer tant bien que mal avec son intelligence, sa débrouillardise, ses tâtonnements ». 

Cette mobilisation dite en psychologie « subjective », quand elle aboutit à la résolution acceptable de la situation à problème fera oublier l’intensité et la durée des efforts déployés si elle est reconnue par l’entourage. Cette reconnaissance donc peut venir de la hiérarchie, surtout qui sait comment le travail se fait ou du destinataire final : c’est le jugement d’utilité, sinon elle émane des pairs avec lesquels on partage certaines règles du métier mais dont on se distingue par son style personnel : le jugement de beauté.  En absence de reconnaissance, la souffrance demeure souffrance(tripalium). Par contre, c’est cette reconnaissance bien pratiquée, qui va lui autoriser un tout autre destin: le plaisir, plus bénéfique et qui va venir nourrir le registre identitaire de l’individu lequel s’en trouvera émancipé et heureux de travailler chaque jour. La bonne reconnaissance de son utilité et le fait d’être apprécié par sa hiérarchie, pairs ou client final renforcent également son appartenance à la communauté sociale et le fera se sentir respectable auprès des autres, et notamment pour prétendre se marier. 

« J’ai changé de carrière à 30 ans. J’étais cadre dynamique, j’avais tout fait comme il fallait: bac avec mention, grande école de commerce, stages dans les boites les plus prestigieuses et un CDI raflé haut la main après mes études. Tout me souriait. Mais j’étais malheureux. Je voulais autre chose. Le Marketing ne signifiait rien pour moi. Je voulais faire de la chanson. J’ai tout plaqué pour devenir musicien à temps plein. J’ai pris des risques certes. Mais à quoi bon survivre quand on peut vivre ? » explique Taha. « La majorité des salariés et fonctionnaires, bénéficient rarement d’une bonne adéquation entre les exigences du poste et ses propres attentes. Malgré cela et surtout quand on est jeune et qu’on a fini ses études et qu’il « faille travailler », tout individu va s’adapter et essayera au moins de prouver sa potentielle utilité » ajoute le Dr Youssef Bougrine. 

La rigidité ou l’insuffisance organisationnelle 

Maslow avait proposé dans les années soixante, une théorie qui explique que chaque individu peut passer par des étapes de survie physiologique (besoins primaires : lutter contre la faim, la soif, etc.), à des besoins de sécurité physique, puis à des besoins d’assurer un travail pour subsister, puis à des besoins qualitatifs liés au travail puis enfin à des besoins d’émancipation. Selon le spécialiste, c’est souvent l’organisation qui sera trop rigide, trop étroite ou insuffisamment dirigée pour permettre de répondre aux attentes des travailleurs, et même quand ces derniers s’efforceront de bien faire ce qui est attendu d’eux, la reconnaissance n’est que rarement au rendez-vous, ce qui entrainera leur démotivation, leur baisse de productivité et leur mal-être. On s’en rend compte presque immédiatement quand on rentre dans une entreprise : l’ambiance est morose, la peur, l’ennui, le stress et les conflits règnent ! Il faudrait donc avoir une vision à long terme, qui considère réellement ses membres comme sa première richesse. Il s’agirait de recruter les meilleurs et encourager les meilleures pratiques managériales pour devenir une pépinière de talents, heureux et performants : un bon manager ne confond pas diriger et dominer. Il décline la vision en stratégie où chacun peut participer. Il est leader, agile, à l’écoute, il sait motiver ou au moins ne pas démotiver, il doit être éthiquement correct. Et puis, il faudrait prévoir des espaces et des possibilités d’émancipation à tous ses salariés. A défaut de pouvoir offrir à tous le poste de rêve, au moins autoriser une ambiance de travail agréable, respectueuse, favorisant la créativité et la coopération et qui soit reconnaissante. 

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