“Le célibat est en train de devenir une norme”

by La Rédaction

Un terme qui a évolué au fil des années, selon les cultures, les pays, les temps. Qu’est-ce que le célibat aujourd’hui, chez les marocains et les marocaines ?
Réponses avec le sociologue Mehdi Alioua. 

   

« Ce n’est pas un choix. Je ne trouve pas la bonne personne. Je ne cherche pas non plus. Ce n’est pas évident d’être célibataire, il y a une solitude et  comme tout le monde, j’ai envie d’avoir un foyer. A 40 ans, on a du mal à se projeter parce que l’âge avance. Mais d’un certain côté , il y a une certaine liberté. Il y a toute cette énergie-là » confie Samia, Casablanca, 40 ans, profession libérale, qui gagne bien sa vie et qui habite seule dans un quartier huppé de la ville économique. Elle vit entre le dilemme d’être seule pour ne pas être mal accompagnée, quand tout son entourage se « case » et lui rappelle qu’elle est seule. Un fait de société au Maroc, que cette question du célibat. Certains le pensent un choix, d’autres une fatalité. « La définition du célibat bouge, jamais complétement. Ce n’est pas la question du célibat qui est en jeu, mais c’est la question de la famille. De la société, de l’organisation. La famille est le premier lieu de sociabilisation. C’est là où les enfants grandissent, où ils acquièrent une ou des appartenances, un nom, et apprennent des formes de solidarité. Les formes de solidarité que l’on retrouve au sein de la famille sont celles que l’on retrouve, plus ou moins, à l’extérieur de la famille. Les enfants apprennent un genre et une hiérarchie de genre. Les hommes héritent plus que les femmes, ils ont plus de pouvoir que les femmes. Et puis il y a la hiérarchie sociale, les hommes commandent. Le pouvoir du père, du professeur, du policier, du juge, qui était un pouvoir très masculin, mais la société change. Lorsqu’il est question de célibat, il est question de préparation à cette forme particulière qu’est la famille et de cette famille découlent les formes d’organisation sociétale. Il est logique qu’il y ait beaucoup de pressions sur les célibataires en fonction de l’importance que peut revêtir ou non la société à un moment donné. Aujourd’hui ce qui a changé, ce n’est pas tant la définition du célibat ou le célibat. Elle a peu changé. Mais ce qui a changé, c’est la famille elle-même » explique Mehdi Alioua, Docteur en sociologie, enseignant-chercheur à l’Université Internationale de Rabat, qui a beaucoup travaillé sur la question de la famille contemporaine et la sexualité. Comme pour Samia, la question de la famille est primordiale. Elle avoue être dans un entre deux. «Je suis issue d’une famille d’intellectuels certes, mais qui restent ancrés dans les traditions fassies. Pour eux, une femme doit se marier. Je sens que ma famille a un peu honte de moi » confie la wonder woman d’apparence, qui ne peut s’empêcher de se poser des questions. Quand à Amine, 39 ans, la réponse est claire comme de l’eau de roche. Le célibat est un choix qu’il assume pleinement. «M’engager est impossible. Je ne conçois pas le fait d’être à deux tout le temps. Je tiens à ma liberté, et je souhaite la garder. Plusieurs filles ne comprennent pas. C’est normal de ne pas vouloir être une histoire d’un jour ou une passade. Mais je suis franc et direct. Je préviens avant, tout le temps. Je ne veux pas tomber amoureux, car l’amour c’est la routine. Et je ne supporte pas cela !».

La notion du célibat dans le temps

« Les célibataires dans l’histoire des familles maghrébines, ont toujours eu une place. Qu’on les appelait «zoufri» ou autre, ils ont toujours eu une place. Il y a une forme de liberté même pour les femmes. Pendant longtemps, celles que l’on appelait les Chikhates, qui est une déformation arabe d’un mot amazigh, étaient des femmes célibataires, libres à un âge entre la fin de l’adolescence et un mariage. Elles pouvaient vaquer à plein d’occupations, notamment faire la fête, la nachat comme on l’appelait. Certaines sont devenues des poétesses. Des musiciennes. Ce qui était en jeu, c’était un statut très ancien, connu des tribus amazighes, où on acceptait que les jeunes femmes ou les jeunes hommes puissent avoir une vie de célibataires, pas tous, et potentiellement, voyager, avoir une forme de liberté, ou enchainer une vie amoureuse. Ce n’est pas quelque chose qui a été inventé à Casablanca au XXème siècle. Après la colonisation, ça existait aussi. Il n’y a rien de nouveau dans le fait qu’il puisse y avoir des célibataires ayant une vie sexuelle, ce qu’il y a de nouveau c’est cette tension sur la famille. Parce que, paradoxalement, on ne s’est jamais autant marié au Maroc, depuis ces 30 – 40 dernières années », confie le spécialiste pour souligner là un paradoxe. En fait, selon le spécialiste, si l’on ne s’est jamais autant marié, c’est parce que nous sommes rentrés dans une forme contemporaine de famille que les sociologues anglais et américains ont appelé la famille conjugale. Ou la famille nucléaire. Il y a d’autres formes d’appellations, mais ce qu’il y a en jeu ici c’est la conjugalité. La famille commence par le couple. Par la rencontre de deux personnes. Traditionnellement au Maroc, la famille commençait lorsque deux familles s’entendaient pour faire une alliance. En réalité, il s’agissait de deux familles et non de deux individus. Et là où l’endogamie était très pratiquée chez les Amazighs ou chez ceux qui préféraient se nommer Arabes ou Andalous, on se mariait avec les membres de notre famille. On était une famille communautaire. Certes une famille patriarcale, le pouvoir était quand même donné aux hommes. « « Walid » ou « Walida », celui qui enfante. Il avait un pouvoir. Dans une famille, certains membres se mariaient et d’autres non. Le mode d’habité, était celui de la communauté. Est-ce qu’ils avaient une vie sexuelle ou pas ? Est-ce qu’ils étaient considérés comme faisant partie de la famille ou célibataire ? Seules des études historiques peuvent le démontrer », continue le spécialiste. 

Vers une individualisation ?

« Je suis divorcé et je ne me vois pas refaire ma vie. J’ai déjà donné. Je ne me vois pas refaire le même schéma. Je suis convaincu que le célibat est la meilleure chose pour moi. Avoir de belles aventures, vivre le moment présent. M’investir dans une relation est trop douloureux » témoigne Abdou, de Tanger, encore traumatisé par un divorce qui a mis fin à un amour d’adolescent qui a abouti à un mariage et deux enfants. « On commence à être individualisé, la communauté n’a plus autant de pouvoir sur nous. Elle n’est plus forte sur nous. On est individualisé dans l’état civil, même si on est fils de …on a un numéro de CIN, on est individualisé au niveau de l’école, du vote…Le changement s’est fait dans les années 80-90, et l’on ne reviendra jamais en arrière, quoi qu’on dise. On a réussi une sorte de conjugalité. On ne s’est jamais autant marié. Les individus s’éloignent du noyau familial. Loin de la famille communautaire. Donc ils se marient. Dans les années 2000, il y avait plus de mariages que dans les années 90. On n’a jamais autant divorcé et du coup, on n’a jamais autant compté les célibataires » explique Mehdi Alioua, qui souligne qu’il y a une réelle pression sur le mariage . Même dans l’immobilier par exemple, où la suite parentale est présentée comme un « must », est mise en avant. « Ce n’est pas une question de démographie, les familles vivaient les uns sur les autres même quand ils avaient les moyens. Dans les maisons des bachas, même grandes, on y vivait à 100. Les maisons dans les Médinas ». Il y a selon le spécialiste, un changement de valeurs, une montée d’individualisme, mais pas dans le sens où personne ne voit personne. Mais plus comme une conscience individuelle. « Ces dernières années, on s’est arrangé pour se marier tard et faire son premier enfant tard. On a décidé que la vingtaine était faite pour le célibat. La moyenne du 1er enfant est de 30 ans pour les femmes à Casablanca. 31.5 pour les hommes. La moyenne nationale est plus basse, mais à Casablanca c’est flagrant ». Ce n’est pas Manal qui dira le contraire. Elle décide de faire un enfant à 40 ans toute seule. « J’ai toujours voulu être mère. J’ai enchainé des relations qui n’ont abouti à rien. Je voulais prendre ma vie en main. Quand j’ai appris que j’étais enceinte, je suis allée à Paris pour accoucher. Aujourd’hui, je suis de retour dans mon pays avec mon enfant. Si je trouve un homme sur le chemin, pourquoi pas. Mais ce n’est plus une nécessité » confie la mère courage. « Pour beaucoup de jeunes femmes, le mariage n’est pas une obligation. Le célibat n’est plus du tout vécu comme quelque chose de négatif. Aujourd’hui, cela change. Les femmes n’ont plus besoin d’hommes. Ce qui met une pression supplémentaire aux hommes », explique le spécialiste qui revient sur cette pression du mariage cher qui revient souvent surtout chez les familles modestes. « Pour se marier il faut beaucoup d’argent. C’est un investissement » confie Tarik de Casablanca. Pour le sociologue, le mariage n’est pas plus cher qu’avant. C’est l’investissement affectif qui a changé. « On commence à dire que le mariage est cher, faire des enfants est exorbitant. Avant, on faisait 7 ou 8 s enfants alors qu’on mangeait un bout de pain pour se nourrir. Ce n’est pas cher de faire des enfants. Ça coûte cher de vouloir vivre comme les marocains veulent vivre avec des enfants. C’est notre façon de voir la famille, de concevoir ce qu’est l’amour et l’éducation pour les enfants, qui fait qu’on pense que cela coûte cher ». Selon lui, le marocain est devenu exigeant, et il a des modèles et des schémas qu’il souhaite créer.  « Le célibat est en train de devenir une norme tout à fait acceptable chez les très jeunes, qui renégocie les rapports de genre et les rapports de force entre les sexes ».

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