Amine Akesbi alias Amine K : « J’étais devenu le genre de DJ que j’ai toujours détesté « 

by La Rédaction

Enragé et engagé, Amine K l’est dans sa musique, dans sa carrière comme dans sa vie.
Il décide de rentrer après ses études à Paris pour changer les choses au pays. Plus facile à dire qu’à faire pour les autres, mais lui relève les missions difficiles tant qu’elles ne sont pas impossibles. Parce que pour lui, rien ne l’est ! Il réussit à construire une communauté électro, à briller à l’international et à donner une image de l’artiste marocain à qui veut le voir et l’entendre. On le connait déjanté, libre et habité par ses gigs en soirée et derrière les platines. On le retrouve en toute intimité, chez lui, à Marrakech en famille où il se livre sans voile, tel un bon vinyle qui n’a pas d’âge.

   

DEBUTS 

Est-ce que le Amine Akesbi petit savait qu’il deviendrait Amine K un jour ?

Je ne sais pas ! (Rires). Petit je voulais devenir Super Saiyan, c’était mon but. Je suis devenu Super Saiyan autrement, je pense (Rires). Je savais que je voulais accomplir de grandes choses, ne pas être comme les autres. Être différent. Je n’ai jamais eu de limites, on ne m’a pas éduqué comme ça, à avoir des limites. Je savais que je pouvais devenir qui je voulais. J’ai eu de la chance d’avoir des parents qui m’ont toujours dit « whatever I set my mind to, I will be able to do it”. Ce qui m’a donné ce mindset que tout était toujours possible. Quand on me disait “Mais non, c’est impossible”. Je répondais : « Maman et Papa m’ont dit que c’était possible ». Je n’ai jamais pensé à la musique. Je n’aurais jamais cru en faire ma vie, et m’éclater dans ce que je fais. Petit, j’aurais jamais cru arriver là où je suis, même si je ne suis qu’au début et que j’ai encore beaucoup à accomplir. 

Vous avez eu de la chance d’avoir des parents qui vous encouragent, mais qu’en est-il de l’entourage, de la société, de l’école ?
Vous êtes-vous senti obligé de faire quelque chose que vous ne vouliez pas faire… ?

La maturité et le recul font que je me dis aujourd’hui que tout arrive pour une raison, et tout arrive à point nommé. Rien n’arrive par hasard. Il n’y a pas de retard. Si toutes les choses de ma vie ne s’étaient pas passées, je n’en serais pas là aujourd’hui. Est-ce qu’on m’a obligé à faire des choses que je ne voulais pas ? Oui, bien sûr. Que ce soit dans le cercle familial, ou dans la société. J’ai fait une école de commerce, j’ai mon Master en finances de marché. Je l’ai considéré comme un retard un moment donné mais si tout ça n’était pas là, je n’en serais pas là où j’en suis. Ce background commercial, marketing et de communication fait de moi aussi, qui je suis aujourd’hui. 

Est-ce que cela veut dire qu’Amine K est devenu une marque marocaine plus qu’un Dj ?

Je suis plus un DJ qu’une marque quand même ! (Rires). J’ai réussi à brander « Amine K » mais Amine K reste un DJ. Quand tu achètes un shampoing, tu achètes aussi la marque mais si la marque est là sans le contenu, personne ne va l’acheter. Si le produit derrière n’est pas bon, les consommateurs ne suivent pas. J’ai la chance d’être rappelé souvent… Quel est mon secret ? J’ai fait des études en finances, en marketing, en business. Ça aide ! Je sais plus ou moins comment vendre un produit. J’ai toujours été bon en communication et marketing, je ne sais pas pourquoi… Et puis, c’est surtout une question de travail acharné. Je n’ai jamais laissé tomber. J’ai toujours été à fond même si au début, très peu de personnes croyaient en moi. Plus on me dit que c’est impossible, plus je fais tout pour que cela devienne possible. J’ai aussi toujours bien fait les choses depuis le début. Je n’ai jamais fait aucun compromis. J’ai toujours fait le maximum. On dit que le diable se cache dans les détails… et bien j’ai toujours tout fait dans les détails. Tout ça, a fait que je sois là où j’en suis aujourd’hui. 

Vous avez aussi créé une image ?

Oui. Les trois quarts des gens qui me suivent sur Instagram ne m’ont jamais écouté mixer… Quand j’ai commencé à mixer, je ne me sentais pas artiste. Maintenant oui, je me sens un peu légitime. Avec 15 ans de carrière derrière les platines, 10 ans de production. Au départ, quand j’arrivais à une soirée, c’était presque mathématique. J’additionnais un morceau avec un autre pour créer une ambiance. Cette personne dans le public, plus cette personne donnent naissance à une équation qui fait qu’ils ont besoin de ça… Je réfléchissais comme ça. J’ai créé quelque chose qui a attiré les gens… Il y avait une communication derrière, des stratégies. Chose que je ne fais plus maintenant. Je n’en ai plus rien à faire. Aujourd’hui c’est la musique, et le plaisir de jouer. 

Comment on passe de l’étudiant parisien en finances au Dj super in ?

J’ai commencé à mixer il y a 20 ans. A la base, j’étais DJ Hip Hop et on avait même un groupe de Rap au lycée Descartes qu’on avait appelé La Meute et je faisais du Break Dance. Arrivé à Beirut, j’ai découvert cette musique donc je suis devenu DJ de musique électronique. J’ai commencé à Paris quand je faisais mes études et j’ai commencé dans des petits bars. Le chemin très classique d’un artiste et j’ai continué. Et j’ai déménagé en Australie pour mon Master de finance de marché, et c’est là que j’ai commencé à jouer de plus en plus. J’ai passé quelques temps en Asie où j’ai découvert la mentalité asiatique où les gens n’avaient rien et étaient heureux. J’ai découvert une autre manière de réfléchir. A l’époque, je faisais des études en sciences du marché et j’ai eu des envies d’autres choses. Cette expérience a changé ma façon de penser. Et pendant mon master j’ai commencé à mixer, je revenais souvent au Maroc. On me payait mon billet d’avion pour venir jouer, je me disais que je pourrais peut être gagner ma vie avec ça. Et c’est là, que je suis rentré au Maroc et c’est là, que j’ai créé le Lao Bar avec Yann Le Chartier, donc pour moi la finance c’était fini, j’avais un truc qui me plaisait énormément, j’avais un salaire et c’est là où j’ai commencé à développer ma carrière de DJ, c’est là où j’ai lancé Moroko Loko. A côté de ça, le métier de DJ tout seul, ne m’intéressait pas. Disons qu’au stade où j’étais, ce n’était pas ça qui allait remplir mes semaines. Tu joues une fois par weekend ou encore une fois chaque 2 weekends et après le reste du temps tu glandes, tu ne fais rien comme malheureusement beaucoup de DJ qui n’ont pas compris qu’il faut bosser 24h/24. Même hors gig et que le gig c’est juste le plaisir. Le vrai travail c’est les avions, c’est chercher les morceaux, c’est parler avec tous les promoteurs. J’ai créé Moroko loko, j’ai créé une société d’événementiel, j’ai monté une agence de booking, j’ai monté une société de consulting. J’ai fait plein de business à coté qui d’ailleurs, ont financé la Moroko Lock et puis petit à petit, ma carrière a commencé à monter et je suis arrivé à un stade où je peux dire que je ne suis que DJ. Alors certes, j’ai quand même des projets à gauche à droite, parce que je m’ennuie très rapidement et que j’ai besoin de nouveaux challenges. Mais mon métier de DJ et de père, change tout, prend tout mon temps et je suis très heureux, parce que c’est ce que j’ai toujours voulu.

La musique électronique semble se porter à merveille au Maroc. Comment expliquez-vous cette évolution ?

L’évolution est phénoménale. Moi, j’ai commencé avec la musique électronique au début des années 2000 au Maroc. À l’étranger d’abord, ensuite au Maroc. Quand je suis rentré d’abord au Maroc, il n’y avait pas grand chose en 2006. Il y avait une scène qui était assez sympathique entre le Platinium, le Pacha à Marrakech, le Teatro, mais ils n’ont pas vraiment duré. Et puis, quand on a commencé la Moroko Loko en 2009, les sorties étaient les mêmes, il fallait être chic et poser bouteille. Personne n’a cru en nous et à notre concept de faire la fête autrement. On fête les 10 ans de la Moroko Loko dans un mois, donc voilà (rires). On est passé d’une scène électronique de soirée, à une vraie scène électronique, avec des producteurs et des DJ et c’est ça qui fait une scène. Des soirées on en a plein, tu veux écouter du bon son, tu l’as. Tu veux aller à un festival avec les plus grands DJ du monde, tu l’as. Aujourd’hui, les producteurs et les DJ marocains ont le vent en poupe, ils font un travail extraordinaire à exporter la musique dans le monde. C’est comme ça qu’on arrive à exporter une scène et c’est comme ça qu’on arrive à mettre le Maroc sur la carte internationale. C’est ce qu’on a essayé de faire avec la Moroko Loko et c’est ce que la nouvelle génération arrive à faire avec brio.

Quand vous avez créé le mouvement Moroko Loko il y a 10 ans, aviez-vous déjà vu venir cet engouement autour de l’électro ?

C’était presque par nécessité que par envie que l’on a créé Moroko Loko. En rentrant à Rabat, je m’ennuyais. Les soirées se ressemblaient. Moi, je suis quelqu’un qui aime la musique, qui aime sortir, qui aime partager l’amour. Je suis quelqu’un qui aime être entouré de gens sans aucune barrière sociale, barrière pécuniaire, ni barrière de religion, ou sans aucune sorte de différence. J’aime être entouré de ce genre de personnes et au Maroc, il n’y avait pas d’endroit comme ça. Et c’est pour ça qu’on a crée la Moroko loko, c’est pour créer un espace d’échange entre êtres humains. Sans aucun label sur les gens. On a voulu vivre de nouvelles expériences, tout ça à travers la musique et c’est comme ça qu’on a commencé l’aventure. Il m’arrivait d’être à la porte et de reprocher aux gens d’être trop bien habillés ! (Rires). C’était complètement déjanté, c’était plus un appel au secours, il fallait qu’on fasse quelque chose et après, je pense qu’on a bien fait les choses, sinon on ne serait pas là 10 ans après. Mais ce n’est qu’au bout de la 2ème ou 3ème année, que j’ai eu un déclic où je me suis dit qu’il y avait quelque chose parce que je me suis rendu compte qu’on avait un impact sur la vie nocturne des gens. A notre tout petit niveau, on avait eu un impact. Et quand j’ai commencé à voir ça, je me suis dit que c’était du sérieux. On a commencé à faire 2 Techno Parade en France, après on a fait un Techno Parade à Rabat. C’est là, où j’ai commencé à travailler avec le ministère de la Culture. C’est là, où on a commencé à faire accepter le métier de DJ en tant qu’artiste au Maroc et que l’on a commencé à travailler avec toutes les radios. Quand je vois sur les 10 dernières années les choses qu’on a faites ! On a quand même eu une aide du ministère de la Culture par exemple.
On a fait des documentaires, on a produit des DJ marocains, des masters class à Berlin avec les plus grands acteurs de la scène électronique mondiale. Moroko Loko, on l’a même fait à Tokyo. Tout a commencé avec la volonté de faire la fête et de revendiquer une certaine identité et une certaine manière de voir les choses, à contre-courant de ce que le Maroc offrait et offre encore. Et c’est devenu un peu un moyen de protestation. Très rapidement, on a eu une responsabilité et un énorme poids sur les épaules qu’il a fallu assumer.

Plus que des Dj marocains, il semblerait qu’il y ait une réelle musique électronique marocaine. Qu’en pensez-vous ?

Alors ça, je ne l’aurais pas dit si les autres ne l’avaient pas déjà dit, parce que c’est un peu prétentieux, mais en fait, toute une partie de la scène électronique a commencé à la Moroko Loko. C’est aussi simple que ça. Donc, la nouvelle génération qui avait 16 ans et qui n’était pas encore allée à l’étranger pour écouter les DJ, a découvert la musique électronique avec la Moroko loko. Et nous de notre coté on a essayé, ça n’a pas été facile, on a fait beaucoup d’erreurs, certaines dont je ne suis pas fier, mais on a quand même lancé énormément d’artistes. Notre but depuis le début, ça a été de lancer cette scène marocaine et d’encourager les DJ marocains et de justement donner une chance à ces Dj de jouer devant le public et de leur prouver que «Si vous travaillez dur, vous pouvez y arriver».

Quelle est la routine d’un DJ ?

En général je prends un avion jeudi ou vendredi, je rentre dimanche ou lundi. Je vais de l’aéroport à chez moi, j’habite à 12min de l’aéroport. Je me réveille à 7h du matin, j’accompagne mes filles. Je bosse toute la journée. Je les récupère à 16h. Je reviens à la maison et ce, jusqu’au vendredi d’après. La semaine, c’est la routine après le week-end je peux faire 3 pays en 3 jours et ça, c’est dans les semaines normales, après pendant les tournées, de janvier à fin mars, je crois que je vais passer chez moi 15 jours en tout et pour tout et je vais faire littéralement le tour du monde sur 5 continents. Par contre là, la routine tu ne l’as pas parce que tous les jours tu as une langue différente, un pays différent, une culture différente, un public différent. Je crois que le truc le plus rigolo ou triste je ne sais pas, c’est que je me réveille avec l’envie d’aller au café du commerce, histoire de me faire un bon déjeuner avant de prendre l’avion. Et je glande pendant 30minutes dans ma tête en train de baver sur cette viande. Je me lève et je me rends compte que je suis à Hong Kong. Là je le dis, je suis au milieu de la tournée asiatique. J’ai des tournées où je fais 5 gigs dans 5 pays différents. Là, je suis en autopilote. Dans mon agence, ils sont géniaux, j’ai plusieurs agents, j’ai quelqu’un qui s’occupe de la logistique, j’ai un calendrier avec tous les détails, c’est génial. Je ne réfléchis pas. J’exécute. 

Comment né un trac d’Amine K ?

J’ai toujours un style, la manière dont je joue, la manière dont j’appréhende le set, la manière avec laquelle je ramène des morceaux. Mais c’est aussi une touche et ça, c’est mon côté marocain. Il faut que ce soit Harakat, donc je vais jouer de la progressive, de la tribale, de la minimale, de la house, mais il y a un groove derrière, c’est une musique qui a une âme, c’est une musique qui doit susciter des sentiments et c’est ça qui fait mon style. Ca a toujours été comme ça. Je suis quelqu’un de très émotif, je suis une éponge à émotions. J’essaye de transmettre mes émotions à mon public. La raison pour laquelle je suis devenu DJ à la base, c’est parce que j’aime la musique et que je trouve que ce serait criminel que de la garder pour moi et de garder mes émotions pour moi. C’est un devoir pour moi. Donc est-ce que j’avais un style particulier ? Non, par contre maintenant que je commence après près de 10 ans de production, je peux me permettre de dire que je suis producteur. Maintenant, je commence à développer une touche Amine K dans mes morceaux. Pour te donner une idée, j’écoute un son sympathique, des fois
c’est dans la rue. 

Une fois, il y avait un bruit dans une cale de bateau qui faisait un bruit de fou et je l’ai traduit dans ma tête en notes. Je l’ai enregistré et j’en ai fait une mélodie. Par exemple j’écoute un sample cool, il y a un morceau qui va sortir le 31 décembre inspiré de Aicha Hamdouchia, tout le monde la connait, et je l’avais écouté il y a plus de 12 ans au festival d’Essaouira. J’ai enregistré le sample, mais j’ai mis 12 ans pour faire le morceau. Et puis des fois, j’ai sept heures de vols de Casablanca à Dubaï, et en 3 heures je suis arrivé à le mixer, le soir même je l’ai joué.

Comment est né Dar Gnawa ?

Dar Gnaoua, c’est la même compilation où j’avais écouté Aicha Hamdouchia, où il y avait Full Gnaoua et par contre, j’ai mis 4 ans pour le finir. Tighini Amanar, j’ai mis 2 ans pour le finir. Il y a des morceaux comme ça, c’est des périodes. Ces derniers temps, j’ai des idées qui fusent de partout, je suis super rapide, parce que je suis bien, je suis à la maison, j’ai mes enfants, je suis tranquille. Après, il y a des morceaux que j’ai commencés il y a 5/6 ans je ne les ai toujours pas finis.

D’où vient cette envie de se surpasser ? 

J’ai toujours eu cette obsession de l’excellence. Si je n’étais pas le premier de la classe, cela ne m’intéressait pas. C’est toujours d’actualité d’ailleurs. Je fais tout à fond, même si je suis fatigué, même si j’ai envie d’abandonner, je continue. Il m’arrive de jouer sans envie, fatigué, après des semaines et des semaines de gigs, mais cela ne doit pas se voir. Les gens qui viennent me voir doivent avoir le DJ qui les fait danser et rêver. Mes problèmes, je les laisse chez moi, mes émotions aussi. Il faut que le prometteur soit content, pense que je suis le meilleur, le dise à mon agent même si derrière, je vais pleurer et me plaindre auprès de mon agent… (rires)

Vous êtes un oiseau de nuit, vous voyagez beaucoup mais vous êtes aussi père de famille de deux magnifiques petites filles. Comment concilier les deux ?

Quand je suis à Marrakech, je suis au lit à 21h. Et je suis débout entre 5h et 7h du matin ! Je médite, je fais du yoga. J’ai appris que les relations humaines sont basées sur la qualité et non la quantité. Il y a des parents qui passent tout leur temps avec leurs enfants, mais ils n’échangent pas avec eux. Quand je suis avec mes enfants, je suis avec eux à 100%. Je mets de côté plein de choses. Je me focalise sur eux, je suis entièrement là. J’essaie d’être un papa cool et à l’écoute surtout. 

Quel conseil vos parents vous ont donné et que vous donnez aujourd’hui à vos enfants ?

Faire des études d’abord… Ma fille me dit « Papa je veux être chanteuse et danseuse ». Elle fera évidemment ce qu’elle voudra et je me battrai pour, mais les études sont la base de tout.
Un diplôme avant tout. On ne se sait jamais… Et même si ça marche, le diplôme aide. Faites des études les enfants, c’est important !

Qu’est-ce que la paternité a apporté à l’artiste en vous ? 

Tout. Les premières années, je n’ai pas été le meilleur des pères. Je n’étais pas là souvent. J’aurais pu être là plus souvent, j’aurai pu être plus attentionné. Maya était gamine, elle ne s’en rappellera pas. Mais je culpabilise. A partir du moment où je me suis dit que mes enfants n’avaient rien demandé, elles n’ont pas demandé à venir au monde. J’ai commencé beaucoup plus souvent à refuser des opportunités. Mes enfants me donnent tous les sentiments dont j’ai besoin et cela se ressent dans ma musique. Ce que je prends d’elles, je le redonne. Je jouais assez dark, maintenant je rejoue de la house. Plus elles grandissent, plus je rajeunis. Pour un artiste, il n’y a pas plus important que de garder cette innocence, cette joie de vivre. Toujours garder l’enfant en soi. Je ne me prends plus du tout au sérieux. Pendant un moment, j’ai commencé à vraiment me prendre au sérieux…

Avez-vous peur du regard des hommes aujourd’hui depuis que vous êtes père ?

Je ne vais pas dans la parano, je n’ai pas envie de le voir. Je n’ai pas envie de conditionner mes enfants dans une société comme ça. Mes filles feront ce qu’elles veulent et aimeront qui elles veulent. Ma fille m’a demandé un jour si elle pouvait se couper les cheveux. Je lui ai répondu que la seule personne qui décide de ton corps, c’est toi. Mon rôle, c’est de m’assurer que tu le fasses sans entraves. C’est comme ça que je vois les choses. Je pense que la femme est supérieure à l’homme. Vous n’avez rien à faire de nous. Sauf quelques gouttes pour faire des gosses si vous le voulez. J’ai été éduqué par Wonderwoman. J’ai ce modèle-là. C’est ce à quoi j’aspire pour mes enfants. 

Justement cette question d’agent, de structure. Vous êtes l’un des rares à avoir une équipe au Maroc. Est-ce que cela n’est pas un obstacle ?

Des artistes se sont fait, parce que j’étais trop cher et exigeant et qu’on allait vers eux. Et c’est très bien. Je suis super content pour eux. Même à l’époque, je donnais l’illusion de parce qu’encore une fois, c’est une question d’image. Au début de ma carrière, j’ai créé une adresse email management avec un faux nom, pour répondre aux mails de booking. Je grandissais petit à petit. Je n’ai aucun problème avec le fait que si on me veut, voilà mes conditions et c’est tout. 

Vous faites partie de cette génération qui aurait pu rester en France, mais qui est rentrée…

Je ne me vois pas habiter ailleurs. J’adore l’étranger. Je passe mon temps à voyager. Je l’ai facile… Si j’avais une routine de 8h-18H du lundi au vendredi, je pense que je serais parti depuis longtemps. Je pense que je ne suis pas un exemple, je combine le meilleur du Maroc et de l’étranger. Je gère mes horaires, je bosse avec les étrangers depuis le Maroc. Je voyage en étant ici. J’ai un petit cocon en dehors de Marrakech. Je ne sors pas beaucoup. J’habite au Maroc sans habiter au Maroc. J’aime mon pays. Quand je suis rentré, je voulais changer les choses. C’est bien de se plaindre de quelque chose, mais je ne me plaindrai jamais si je n’essaie pas, ou je ne tente pas de changer les choses. Quand quelqu’un est posé dans son appart à New York ou avec son chômage à Paris et qui se plaint que le Maroc va mal, fais quelque chose alors ! Oui, le Maroc a beaucoup de problèmes, mais si on ne met pas la main à la pâte, on n’a pas le droit de se plaindre. Comme ceux qui se plaignent du gouvernement alors qu’ils ne votent pas… C’est ridicule. Tu votes, tu te plains comme tu veux. Tu ne votes pas, tu fermes ta gueule. 

Est-ce qu’il y a eu un moment où tu voulais tout arrêter ?

Oui, en 2011. J’habitais à Rabat, c’était dur. J’ai eu envie de tout quitter. Je voulais m’installer à Ibiza. Moroko Loko commençait à bien marcher. Ce pourquoi je voulais rentrer allait bien. J’ai repris mes esprits. J’ai décidé de tester Marrakech. Et aujourd’hui, je ne me vois habiter nulle part dans le monde. 

A quel point l’artiste doit être engagé politiquement ? 

A fond ! Un artiste est un leader d’opinion. On a eu la chance de grandir à une époque où les morceaux sont engagés. Michael Jackson était engagé. Il savait qu’il y avait des jeunes qui les écoutaient et allaient les suivre. Je me suis présenté en bas de la liste avec Omar Balafrej. Je croyais en ce gars et au programme. Les artistes ici ne s’engagent pas. Je me demande pourquoi. Ils sont absents, n’inspirent pas, ne font rien. C’est notre devoir ! Avoir des millions de followers est une responsabilité. On ne peut pas qu’être superficiel, il faut inspirer, titiller les consciences, s’engager. 

Qu’attendez-vous du nouveau gouvernement ? 

Je ne suis pas quelqu’un de demandeur. J’ai ma carte d’artiste qui donne une tonne d’avantages. Après, on aimerait des aides quand on ne bosse pas. Comme les intermittents du spectacle en France. J’ai dû appeler mes parents pour me prêter de l’argent pendant le COVID, alors que je vivais très bien de ma musique. Que les appels à projets soient plus transparents. Parce que ça ne l’est pas du tout. Après, je suis d’accord aussi que les artistes devraient faire des efforts aussi. J’ai vu quelques dossiers présentés et c’est honteux. 2 pages word et une photo, alors que mon dossier faisait 250 pages. Je suis plus dans l’optique de ce que nous on peut donner pour faire avancer les choses, plutôt que d’attendre qu’on nous tende la main. Même si j’ai un an de dettes à rembourser… Je n’imagine même pas les autres….

Qu’est-ce que vous a appris la pandémie ? 

La pandémie a été la meilleure chose qui me sois arrivée. J’ai été démunie de tout ce que je pensais être important. Ça a été horrible. Une période sombre au départ. Je revenais de trois fois le tour du monde. On était dans le déni au départ. On faisait la fête à la maison, les amis venaient. Au bout de deux mois, on s’est rendu compte que c’était sérieux. L’égo en a pris un coût, je fais des concerts tous les weekends. Tu passes d’une vie dans les étoiles, à rien. Je l’ai très mal vécu. D’autant plus que j’ai mis beaucoup d’années à construire cela. J’ai alors décidé d’arrêter les excès, j’ai commencé la méditation, le sport. Je suis devenu vegan. Je passais tout mon temps avec mes enfants. J’ai cuisiné, j’ai pris du temps pour moi. J’ai fait des choses que je n’avais jamais faites. Tout ce qui a été enlevé par la COVID n’était pas important. C’était le superficiel. Quand tu es toujours traité comme un prince, tu as l’impression que c’est normal. Alors que ça ne l’est pas. Cette envie de courir après l’argent, travailler un maximum, cette course. Ce n’était pas normal. Aujourd’hui, j’ai repris et j’ai de la chance. Je dis non à plein de gigs. La pandémie m’a appris à vivre avec beaucoup moins d’argent et c’est mieux. Je suis plus heureux. Je vais à l’essentiel. Je suis plus zen. 

Est-ce que le DJ a changé ?

Oui, quand on est dans le système on est toujours fatigué, on joue le même set, on devient un robot presque. On joue facile, on sait que ça va marcher. Et c’est tout ce que j’ai toujours détesté. J’étais devenu le genre de dj que j’ai toujours detesté.
Il fallait que ça change. J’ai fait des recherches, écouter beaucoup de musique. Je n’avais plus le temps de prendre des risques. Et c’est la faute à ne jamais connaitre. J’étais arrivé à un stade où je me disais que ça allait s’arrêter demain. Je prenais un maximum. J’avais peur que les gens arrêtent de m’aimer. Mais je faisais tout pour que les gens ne m’aiment plus, paradoxalement parlant. Les gens ne sont pas dupes. La pandémie m’a recentré, j’ai beaucoup parlé avec ma communauté. On s’est motivé mutuellement. Même si tout allait mal. 

Il y a encore cette peur de ne plus être aimé ?

C’est inhérent à tous les artistes. Si un artiste te dit le contraire, il ment. On a tous envie de plaire. Avec l’âge, avec l’expérience, on a toujours envie de plaire mais pas à tout le monde. Tous les gigs encore maintenant sont effrayants, j’ai peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas plaire, de ne pas faire mon travail comme je voudrais. Cette peur se transforme en motivation. J’ai mal au bide tout le temps ! (Rires). Mais ce trac me pousse à me surpasser. Le jour où je n’aurai plus mal au ventre avant de monter sur scène, c’est qu’il est temps de s’arrêter. 

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