Seddik Belyamani :“LES AMÉRICAINS DE BOEING ME FONT CONFIANCE”

by La Rédaction

Seize heures à casablanca. un téléphone sonne à seattle, à l’autre côté de l’atlantique : seddik belyamani décroche, il est chez lui, et là-bas, il n’est que neuf heures du matin. au menu de ce début de journée : sa carrière chez boeing, l’après 11-septembre, son regard sur le maroc, ses projets … carré, rigoureux et non dépourvu d’humour, cet ingénieur, ancien numéro 2 de boeing, s’exprime dans un français limpide. mais parsème de temps à autre son discours d’expressions typically american…  PROPOS RECUEILLIS PAR MOUNA LAHRECH

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En 2002,vous avez décidé de quitter votre poste de vice-président des ventes d’avions commerciaux à Boeing, alors que vous n’aviez pas atteint l’âge de la retraite. Pourquoi ?

Je me suis aperçu que j’allais avoir soixante ans. Je me suis dit : “ il ne me reste plus que 15 ans à vivre ”. Je parle du fait de vivre d’une manière physiquement active, car j’aime beaucoup le ski, j’aime faire du sport. Et puis je me suis aperçu que j’avais des petits-enfants…Mes enfants ont grandi alors que je n’étais pas là : j’étais tout le temps en voyage. Avant de prendre ma retraite, en effet, je voyageais en moyenne plus de 200 jours par an. Je me souviens que je faisais faire à mes enfants des exercices de maths et de physique au téléphone. Je me suis donc dit qu’il valait mieux quitter mon job sur une bonne note, alors que les choses vont bien. Pour moi, il est très important de conclure une carrière sur une bonne note.

Vous avez quitté vos fonctions un an à peine après le 11-septembre…
En fait, j’avais l’intention de quitter mon job bien avant. J’étais allé voir mon patron, le président de Boeing Commercial, en mai 2001, pour lui annoncer mon départ, à l’occasion de notre réunion semi-annuelle, où l’on se réunit avec son patron et on discute de sa performance. Mon boss, qui était impatient de voir mes résultats, avait pris ma fiche avant que je ne puisse lui parler de ma décision, et commencé à la lire. Je l’ai alors rapidement interrompu, en lui disant que j’avais quelque chose de très important à lui dire. Il a immédiatement senti qu’il y avait quelque chose et je lui ai alors annoncé ma décision. Nous étions très émus, tous les deux : nous nous connaissions depuis 25 ans…

Je lui ai alors demandé de pouvoir annoncer mon départ vers la mi-juin, lors d’une conférence des ventes, au cours de laquelle nous discutons des résultats de l’année en cours.  Il m’a alors dit : “ non, non, il ne faut pas annoncer ton départ à la mi-juin, laisse-moi voir cela avec le chairman… ”
Quelques mois ont passé, et je le revois un jour dans le couloir, je lui dis : “ eh, tu te rappelles de notre conversation ? ”. Il me répond : “ oui, oui, donne-moi encore quelques mois …”, puis, quelques temps après : “ d’accord, nous allons annoncer cela le 20 septembre. ” Nous devions avoir, à cette date, une réunion en Floride avec tous les clients et il m’a dit : “ on va annoncer ton départ devant tous nos clients, on va montrer une video sur ta carrière, on va te présenter, te saluer et tout le monde sera là. ” Je lui ai dit que c’était très bien, nous nous sommes serrés la main, et puis… le 11-septembre est arrivé.

Et là, plus question de partir !

Voilà. Bien entendu, nous avons annulé la conférence qui devait avoir lieu en Floride, et le branle-bas de combat a été déclenché. Le 12 septembre, tout le management de Boeing s’est réuni… Ce jour-là, nous nous sommes rendus compte que notre monde venait de changer. En compagnie du président de Boeing, j’ai téléphoné, entre autres, au patron de Southwest (Southwest Airlines possède la plus grande flotte de Boeing 737 au monde, ndlr), pour échanger nos points de vue sur la situation. A la fin de la conversation, le président raccroche et me dit : “ you are OK ? ” Puis il a mis la main sur mon épaule et m’a raccompagné à mon bureau. (Rires). Le message était clair : “ oublions ton départ à la retraite. Nous avons du pain sur la planche… ”

Où étiez-vous, au moment où les avions ont percuté les tours du World Trade Center ? 
J’étais à la maison. J’ai reçu un appel de mon vice-président chargé des ventes pour les Etats-Unis. A Seattle, il était six heures et demie du matin, il m’a dit : “regarde la télévision, l’un de nos avions vient de percuter une des tours du World Trade Center.” Mais, à ce moment-là, nous ne savions pas encore si c’était un accident ou un attentat. Je me suis levé, et pendant que je me rasais, je suis revenu devant la télévision et j’ai alors constaté que l’autre tour avait disparu.

Quelle a été votre réaction?
Je suis immédiatement allé au travail. Je savais que tout cela allait avoir des répercussions considérables sur notre business. Le temps d’arriver, la FAA (Federal Aviation Administration, organisme gouvernemental chargé des réglementations et des contrôles concernant l’aviation civile, ndlr) avait fermé l’espace aérien sur tout le territoire américain. Et pendant trois jours, nous avons vécu dans une atmosphère vraiment irréelle : nous avions l’habitude d’entendre des avions passer sans arrêt au-dessus de notre building, car nous sommes très près de l’aéroport de Seattle. Le ciel était vide, silencieux. C’était irréel.
 
Que représente Boeing pour vous ?
Aujourd’hui, je continue à donner conseil à Boeing, je suis leur consultant. C’est difficile de se séparer après presque trente ans de mariage. Pour moi, Boeing représente la moitié de ma vie. Je suis fier d’avoir fait partie du top management du numéro un mondial de l’aéronautique et de l’espace. Durant les trente dernières années, j’ai eu la chance et le privilège de côtoyer des gens de haut talent, d’une grande intégrité et d’une rigueur implacable : ingénieurs, financiers, avocats, spécialistes de marketing. Malgré quelques récents dérapages (des accusations d’espionnage industriel contre un concurrent militaire américain, l’embauche illégale d’un haut responsable du Pentagone, ndlr), Boeing reste pour moi le symbole de l’éthique dans le business. La presse d’affaires décrivait souvent les hauts responsables de Boeing comme des “ boy scouts ”. De plus, Boeing m’a permis de visiter 86 pays, de rencontrer des gens fabuleux, allant des moindres interlocuteurs des compagnies aériennes jusqu’à leur PDG. Grâce à Boeing, j’ai rencontré des diplomates, des chefs d’Etat, j’ai appris à connaître différentes cultures et j’ai pu observer toutes sortes de traits de caractère et de comportements.

Juste après le 11-septembre, le climat aux Etats-Unis était à la méfiance. Est-ce que cela changé vos relations avec vos interlocuteurs, vous qui êtes marocain ?
Non. Il est évident que 11-septembre a été un traumatisme pour les Etats-Unis : la première puissance mondiale, économique et militaire, s’est faite surprendre un beau matin. Qu’une puissance qui a construit des missiles intercontinentaux et des anti-missiles, se fasse surprendre par une poignée de terroristes, c’est traumatisant. Il y a donc eu le fameux “ Patriot Act ”, qui est en fait un équilibre assez difficile à réaliser entre les libertés personnelles et la sécurité des citoyens. Mais en ce qui concerne la xénophobie, je n’en ai senti aucun effet, et cela, je peux vous l’assurer. J’ai beaucoup voyagé après le 11-septembre, jamais je n’ai été interpellé. Il ne faut pas oublier que l’Amérique est un pays d’immigrants, qui intègre assez rapidement toutes sortes de nationalités et de groupes ethniques. En Amérique, quand un débat a lieu sur l’immigration, on discute sur les moyens de “ légaliser ” les quelque 11 millions d’immigrants illégaux. En Europe, le débat porte sur la manière de limiter l’immigration et de déporter les illégaux. Un Le Pen serait inimaginable en Amérique.

Il y a tout de même eu un certain nombre de dérapages. Peut-être qu’en ce qui vous concerne, vous en avez été préservé du fait que vous travaillez à un niveau et dans des sphères qui vous épargnent cela…
Ce que je peux vous dire, c’est que les haïsseurs des Etats-Unis se plaisent à répéter ces incidents. On ne sait pas si ces gens comptent le nombre de fois où le même incident est rapporté ou le nombre réel d’incidents ! Bien sûr, il y a eu des dérapages. Mais je pense que ce sont des incidents, disons, assez rares. Ce que ces gens-là ne disent pas, c’est qu’il y a eu autant, sinon plus d’incidents avec des Américains nés aux Etats-Unis, dont on ne parle pas. Il y a eu des incidents avec de vieilles grand-mères, avec des membres du clergé, il y a même eu un incident avec le sénateur Kennedy (Edward Kennedy, frère de John F. Kennedy, sénateur démocrate, ndlr), qui s’est vu refuser l’embarquement dans un avion. Il y a actuellement aux Etats-Unis une multitude de procès contre le gouvernement fédéral pour violation de droits civiques.

En quoi les Etats-Unis ont-ils changé, depuis le 11-septembre ?
Pour l’Américain moyen, il n’y a pas eu de changement visible dans sa vie quotidienne.  Bien sûr, la sécurité a été renforcée dans les aéroports, ce qui a donné lieu, initialement, à des queues très longues aux filtres de sécurité des aéroports. Mais aujourd’hui, les queues sont redevenues normales, les aéroports ayant investi lourdement en équipements de détection. Les gens sont plus conscients de la menace terroriste et il y a souvent de fausses alertes. Les services de sécurité sont sur le qui-vive. La vie politique a aussi changé. Les Républicains se présentent comme les défenseurs de la sécurité des citoyens, montrant du doigt les Démocrates, et leur disant qu’ils ne prennent pas sérieusement la menace terroriste. Mais en ce qui me concerne personnellement, et dans ma vie familiale notamment, je n’ai senti aucun changement. Le seul changement que je vois, c’est qu’à l’extérieur, les Etats-Unis sont énormément critiqués, il y a beaucoup de haïsseurs des Etats-Unis et des Américains. Mais cela, c’est un autre sujet…

Ce sentiment existe depuis longtemps, il n’a été qu’exacerbé.
Exact.

Que connaissent les Américains de notre pays ?
D’abord, vous avez des gens qui ne savent même pas où se trouve le Maroc. Il y en a beaucoup. Je fais constamment un travail de correction, quand quelqu’un me parle du Maroc, je leur dis : “ mais ce n’est pas le désert, ce n’est pas un pays où tout le monde se déplace en chameau ! Il y a des plages, des plaines fertiles, des cèdres, de la neige, oui, oui, de la neige ! ” J’aime aussi expliquer aux gens que le Maroc est un pays libéral. Et je refuse d’accepter que l’on me dise que le Maroc se trouve au Moyen-Orient. Vraiment, cela m’énerve quand on me dit cela ! (Rires). Je leur réponds alors que notre pays n’a rien à voir avec le Moyen-Orient, que c’est le plus occidentalisé des pays arabes et, en fait, le plus proche de l’Europe. Cependant, les gens bien éduqués, ceux qui ont vu le monde, qui sont toujours en quête d’exotisme, connaissent bien le Maroc.  Mais ce n’est pas encore une  destination pour l’Américain moyen.…

Comment perçoivent-ils le Maroc ?
Positivement. Le Maroc a une très bonne réputation en ce qui concerne, bien sûr, le tourisme. Pour eux, c’est très exotique. Mais c’est loin, pour quelqu’un qui habite sur la côte Ouest. Ici, sur la côte Ouest, les gens ont tendance à aller au Mexique. C’est le pays le plus proche, pour le tourisme. Il y a beaucoup à faire et le Maroc a des possibilités extraordinaires…

Une récente étude a révélé un chiffre très intéressant sur le comportement des internautes américains : sur les recherches concernant les pays, le Maroc arrive en cinquième position.
Waouh! Impressionnant.

Pourquoi, à votre avis, notre pays attire-t-il autant de curiosité ?
Il y a eu beaucoup de films qui ont été tournés au Maroc récemment. Je pense plus particulièrement à “ Gladiator ”, et je crois que cela a fait connaître le Maroc. L’Office du Tourisme et la RAM ont beaucoup fait pour faire connaître le Maroc aux Etats-Unis. Le Maroc est perçu comme un pays pacifiste, loin du conflit israélo-palestinien, qui se démocratise et fait progresser son économie.

Vous-même, vous avez amené Boeing à investir au Maroc…
Oui, nous avons devancé l’accord de libre échange. Nous avons investi dans une usine à Nouasser : une joint-venture, Matis Aerospace, entre Boeing, Royal Air Maroc, et Labinal, un constructeur français de câblages d’avions. Cette usine, qui fonctionne depuis janvier 2003, construit aujourd’hui des câblages d’avion pour les Boeing 737 et 777 et emploie près de 500 personnes. Je suis administrateur de cette société et elle tourne très bien, bien mieux que prévu. Elle commence à être rentable, ce qui est remarquable en si peu de temps pour un projet industriel de cette taille, surtout après les événements du 11-septembre qui ont eu pour conséquence inévitable la réduction des charges de travail de cette usine (la production des avions ayant été réduite de moitié pour plusieurs années après septembre 2001, ndlr). Sans vouloir me vanter, j’ai fait découvrir le Maroc à mes collègues de Boeing. Au début, les gens étaient très sceptiques sur le Maroc, en disant : “ oh, on va construire une usine là-bas, on va perdre de l’argent… ” Ce qui est intéressant dans ce projet, c’est que cette joint-venture a fait découvrir le Maroc à notre partenaire français qui, aujourd’hui, est en train d’élargir ses activités aéronautiques au Maroc. Vraiment, il fallait venir de Seattle, à 10 000 kilomètres de Casablanca, pour faire découvrir ce pays qui se trouve à 2 000 kilomètres de la France !

Avez-vous d’autres initiatives personnelles, d’autres projets, que vous souhaiteriez développer en direction du Maroc ?
Nous continuons à augmenter la charge de travail de Matis Aerospace. Donc, nous délocalisons le travail vers cette usine, et nous avons de la place : nous avons prévu un certain nombre de superficies d’extension.  Et d’autres activités aéronautiques autour de ce pôle viendront se créer à Nouasser.

C’est donc un projet qui est amené à grandir …
Oui, absolument. Nous en sommes très contents.

Finalement, vos collègues américains ne sont plus aussi dubitatifs, aujourd’hui !
Ah oui, là, ils adorent ! En plus, cela leur fait découvrir le Maroc. Beaucoup reviennent passer des vacances au Maroc.

Que pensez-vous de la stratégie “ Vision 2010 ” concernant le tourisme et plus particulièrement son volet aérien ?
J’applaudis. C’est un projet qu’il faut réaliser. Le Maroc a énormément de potentiel. Il faut, certes, une infrastructure hôtelière, mais il faut aussi éduquer et former des personnes dans l’industrie hôtelière et les métiers de service. Pour moi, le Maroc est pour l’Europe ce que le Mexique représente pour les Etats-Unis. Le Mexique a pu développer une industrie touristique grâce à tous ces Américains qui ont beaucoup d’argent. Quand je compare ces deux pays, je me dis qu’il n’y a aucune raison pour que le Maroc n’attire pas autant de touristes européens que le Mexique attire d’Américains. Bien sûr, il y a la concurrence avec la Tunisie, la Turquie. Mais il faut aller plus vite qu’eux.

Que pensez-vous des infrastructures aéroportuaires du Maroc ? Que faudrait-il faire pour les développer, les améliorer ?
Je crois que Casablanca peut être une plaque tournante, surtout pour les vols entre l’Afrique et l’Europe. L’Afrique subsaharienne est très mal desservie. Et il y a énormément de potentiel : on peut faire acheminer des passagers qui viennent du Mali, de la Côte d’Ivoire, du Bénin, etc., vers l’Europe, en les faisant passer par Casablanca. Mais cela nécessite des vols fréquents. La fréquence est la clé du succès dans le transport aérien. Et donc il faut aussi qu’il y ait de bonnes correspondances avec l’Europe. Cela suppose qu’il faut aménager l’aéroport de Casablanca, avec des services, des salles de transit, des magasins en duty free beaucoup plus grands, comme ceux de Dubaï. Et puis il faudrait que les choses fonctionnent, aussi. Il y a beaucoup de choses qui ne marchent pas … Certes, ce sont des petits détails, mais c’est ce qui fait la différence. Récemment, et durant plusieurs voyages au Maroc, l’escalator qui menait vers le salon Azur, réservé à la classe affaires, était tout le temps en panne ! Il y a quelques années, la moitié des passerelles d’embarquement ne fonctionnaient pas. La semaine dernière, je me trouvais à Casablanca, et l’un des tableaux d’affichage parlait de vols qui avaient eu lieu en avril dernier. (Rires).

A votre avis, c’est de la négligence ou de l’incompétence ?
Je crois que c’est simplement un manque de rigueur. Il faut de l’entretien. Dès qu’il y a une panne, il faut la réparer immédiatement. Et tout cet ensemble, même s’il paraît un peu bénin, donne une mauvaise impression…

Ce sont des détails qui ont de l’importance…
Eh oui. “ The devil is in the details ”, n’est-ce pas ? (littéralement “ Le diable est dans le détail ”, ndlr).

Quand on constate cette accumulation de “ détails ”, pensez-vous que nous avons les moyens de nos ambitions?
C’est tout simplement un problème de process. Il faut des procédures d’entretien, comme on le fait avec les avions. La RAM, par exemple, fait un très bon travail d’entretien des avions de certaines compagnies européennes, à un coût qui est une fraction de ce qu’elles payent en Europe. Donc, je n’ai aucun doute là-dessus, la RAM a la technicité, le savoir-faire suffisant pour cela. La RAM fait actuellement la révision des moteurs des 737, qui viennent de partout dans le monde. Ils sont certifiés et homologués : il n’y a donc aucun doute que nous avons les moyens. Regardez l’usine que nous avons construite à Nouasser : nous avons embauché des personnes, en majorité des femmes, qui ont un bac + 2 et qui sont extrêmement capables. Lorsque vous mettez des personnes dans un système, un process bien étudié, ils ne peuvent que le suivre. Si vous prenez un Marocain, que vous le mettez aux Etats-Unis, dans un système américain, il fonctionnera comme un Américain.

Que pensez-vous de la politique étrangère menée par le Maroc aux Etats-Unis ?
Le Maroc est considéré comme un pays ami des Etats-Unis. Il est vu ici comme un pays pacifique qui s’occupe surtout de faire progresser son économie et de démocratiser son processus politique sous le leadership éclairé d’un roi moderne.

A votre avis, comment les diplomates de Washington mènent-ils leur travail de lobbying ?
C’est un très bon lobby qui a été fait à Washington. Au Congrès, le Maroc est perçu positivement. Je crois qu’au cours des dix dernières années, le Maroc a été dissocié du reste, de ce qu’ils appellent le Moyen-Orient. Le Maroc ne fait plus partie d’un bloc qui était partie prenante dans le problème palestinien. On constate de plus en plus que les Marocains s’occupent d’abord du Maroc. Et ça, c’est bien.

Une information a circulé il y a un certain temps : on a parlé de vous comme potentiel ambassadeur du Maroc aux Etats-Unis.
(Il rit). Je n’ai jamais été contacté à ce sujet.

Saviez-vous que votre nom avait circulé, à ce sujet ?
Non, je ne le savais pas. (Rires).

Lorsque vous jetez un coup d’œil sur votre itinéraire, sur votre carrière exemplaire, que vous continuez à mener, par ailleurs, pensez-vous avoir eu de la chance, ou avoir énormément travaillé ?
Il y a toujours un élément de chance. Mais il y a certains jalons qui ont été très importants dans ma carrière. J’ai également beaucoup travaillé, au détriment, peut-être, de ma famille, et c’est pour cela que j’ai décidé de partir à soixante ans. Je n’ai pas vu grandir mes enfants. Mais, Dieu merci, ils ont réussi. Ils n’ont pas dérapé, ils ne sont pas mis à la drogue, ou impliqués dans des situations dangereuses. Tout cela, c’est grâce à ma femme, qui les a suivis quand que je n’étais pas là. Car en ce qui me concerne, il n’y avait pas de limite, je travaillais le samedi, le dimanche, le soir,
ce qu’il fallait.  Mais il y a eu également des croisements dans ma carrière : quand on arrive à un croisement, il faut agir. L’un des croisements importants de ma carrière était le suivant : comme je parlais le français, on m’avait mis dans la zone francophone, en Afrique. Il est arrivé un moment où il y a eu des changements dans notre management, nous avons eu un nouveau vice-président des ventes, cela remonte à 1980…

Vous êtes entré à Boeing en 1974…
Oui. Et à ce moment-là, j’ai commencé à me demander si le fait que je parlais français n’était pas en train de me pénaliser, parce que, comme chacun sait, l’Afrique n’est pas le territoire le plus productif, en terme de ventes d’avions. Je me suis rendu compte que j’avais été catalogué comme quelqu’un qui parle le français. Et donc réduit à la zone francophone. Quand le nouveau vice-président de Boeing est arrivé – un monsieur d’un grand fair-play et d’une éthique incomparable qui, par la suite, est devenu le président et le chairman de Boeing-, j’ai demandé à déjeuner avec lui. Et je lui ai dit : “ vous savez, je crois que vous êtes en train de me pénaliser. Le fait que je parle trois langues joue contre moi. Je vous rappelle que je parle aussi l’anglais, comme tous les autres Américains qui ne parlent que l’anglais ! Et je corrige souvent les correspondances des Américains qui font des fautes de grammaire en anglais !  ” (Rires).  Le vice-président m’a alors regardé attentivement, parce que dès que vous faites allusion à la “ discrimination ”, aux Etats-Unis, on tend l’oreille.

Les Américains sont très sourcilleux, là-dessus…
Oui. Il me regarde alors et il se dit : “ mais il a raison, pourquoi pénaliser cet homme, il parle l’anglais parfaitement ! ” Et il me dit : “ et qu’est-ce qui vous intéresse ? ” Et je lui répond : “ Eh bien l’Asie ! C’est la région la plus productive. ” Une semaine plus tard, il m’a nommé directeur des ventes pour l’Asie. Si je n’avais pas eu ce déjeuner avec lui, je crois que je serais encore en train de faire l’Afrique ! (Rires).

Donc il faut être actif, en fait…
Voilà. Il y a des moments où il faut faire un pas. Et il faut choisir le moment où il faut le faire. A cette période, j’avais un concurrent redoutable, car il y a énormément de concurrence à Boeing … Mon concurrent, qui avait des aspirations encore plus lointaines, encore plus ambitieuses que les miennes, a été nommé directeur des ventes pour l’Afrique et le Moyen-Orient. Au cours d’une réunion, il lâche : “je ne comprendspas que l’on mette quelqu’un qui parle le français pour s’occuper du Japon ”. Dans des moments pareils, il faut avoir beaucoup d’humour. Je lui ai alors répondu : “ I have news for you. (“ J’ai une info pour toi ”, ndlr). Je suis en train d’apprendre le japonais aussi. ” (Rires). Alors là, je lui ai cloué le bec ! Et c’était vrai : j’avais commencé à apprendre cette langue. Cela m’a beaucoup aidé avec les Japonais.

Vous parlez japonais ?
Je n’ai jamais vraiment pu parler le japonais. Mais le fait de pouvoir dire 500 mots dans cette langue m’a donné une affinité extraordinaire avec les Japonais. Ils m’ont même appris à chanter en Japonais.  En fait, nous, Marocains, sommes des gens multiculturels. Le fait que nous soyons multiculturels nous aide beaucoup à comprendre d’autres cultures. Etre marocain m’a beaucoup aidé en Asie, avec les Chinois, les Japonais, les Coréens, les Thaïlandais…

Vous pensez que c’est le fait d’être marocain qui vous a aidé ?
C’est le fait d’avoir été éduqué dans un milieu traditionnel et d’avoir, en même temps, été exposé à la culture française, européenne, d’avoir connu la musique arabe, la musique occidentale, la musique classique, le jazz… Tout cela forme un ensemble qui vous rend plus sensible à d’autres cultures. Et cela, même si vous n’en parlez pas la langue, car il y a une grande distinction entre la pratique d’une langue et la connaissance d’une culture. Vous savez, les Japonais sont très similaires aux Marocains, dans des valeurs comme l’hospitalité, comme le fait de “ sauver la face ”. Les Japonais ont horreur de perdre la face. Et ils ont horreur des surprises.

Où avez-vous grandi ?  
Je suis né à Salé, en 1942. Mon père était instituteur dans une petite ville, Sidi Kacem, qui s’appelait, en ce temps-là, Petit-Jean. Ensuite, je suis allé à l’école des “ Fils de Notables de Salé ”, c’est ainsi que l’appelaient les Français, parce qu’il n’y avait que les fils de notables qui pouvaient y entrer. (Rires). Puis j’ai fait mes études secondaires au lycée Moulay Youssef, de Rabat, et mes études supérieures en commençant par le lycée Lyautey à Casablanca, où j’ai fait Math Sup’ et Math Spé’. Par la suite, je suis parti à Toulouse pour mes études d’ingénieur. Mon enfance, c’était le bon temps : pas de télévision, pas de portable, il n’y avait rien, mais nous étions heureux.

Croyez-vous au destin ?
Difficile à dire… Je ne crois pas beaucoup au destin. Avez-vous lu L’Insoutenable légèreté de l’être, de Milan Kundera ? Je crois que le hasard joue beaucoup dans notre vie. Si je n’avais jamais rencontré ma femme, qui est américaine, tout à fait par hasard, peut-être serais-je encore … (Il hésite.) Enfin, je ne sais pas ce que j’aurai été aujourd’hui.

Votre parcours a donc été déterminé par vos rencontres et vos choix ?  
C’est un mélange de hasard, de chance et de choix actifs, c’est-à-dire que c’est nous-mêmes qui faisons ces choix, quand nous avons la possibilité de les faire.

Pour vous, le rêve américain, c’est une réalité ?
Absolument. C’est très vrai. Il y a beaucoup de personnes qui me disent : “ mais comment les Américains ont laissé un Marocain, un Arabe, être le numéro 2 de Boeing ? ” Vous savez, tout cela disparaît : quand les gens me regardent dans les couloirs, à Boeing, ou dans une réunion, ils ne voient pas un Marocain. Ils voient un responsable, un cadre supérieur qui fait son travail, qui a fait ses preuves. Quelqu’un en qui ils ont confiance. Et cela, pour eux, c’est très important : ils ont confiance en moi.

Aux Etats-Unis, la confiance est une clé de voûte dans les relations professionnelles.
Oui. Et il faut également avoir de la chance. Car il y a des choses qu’on ne peut pas contrôler, comme le 11-septembre… Mon successeur a dû quitter Boeing, car il est tombé dans une période extrêmement difficile.

Finalement, vous êtes parti au bon moment …
Oui. Et cela, c’était un objectif que j’avais antérieurement au 11-septembre.

Qu’allez-vous faire dans les prochaines années ?
Je voudrais continuer à développer des projets au Maroc. Sur la lancée de Matis Aerospace, je souhaiterais, avec quelques amis, continuer à développer le secteur aéronautique au Maroc. Il y a des pôles de construction aéronautique qui commencent à s’établir. Entre-temps, je passe beaucoup de temps à faire de la musique : je viens de prendre livraison d’un qanoun, que j’avais commandé à Casablanca. Je l’ai amené avec moi à Seattle. C’est un artisan et artiste de Casa qui me l’a fabriqué : cela fait six mois qu’il travaille dessus. Mon frère, Khalid, m’a donné quelques bases … Je fais également du piano. Une semaine avant mon départ à la retraite, j’ai acheté un piano, et je prends des cours toutes les semaines, car je jouais au pif quand j’avais treize ou quatorze ans, mais je n’ai plus joué depuis. Et je n’ai jamais, en fait, appris à jouer correctement, mais maintenant, j’essaie de le faire (Rires). J’adore le ski, et nous avons la chance, ici, d’avoir des montagnes tout autour de nous, et beaucoup de neige. Je fais de la pêche : j’adore la pêche au saumon, à la truite… Je m’occupe de mon jardin, de mes petits-enfants. Le temps passe vite !

Vous n’avez pas vraiment le temps de vous ennuyer…
L’un de mes grands soucis, avant de décider de partir, était de savoir si j’allais m’ennuyer. Tout le monde m’a dit : “ toi qui montes dans un avion comme si tu prenais le bus, tu vas t’arrêter tout d’un coup ! Mais tu vas devenir fou ! ”. Tout compte fait, ce n’est absolument pas ce qui s’est passé.

 

Questionnaire de Proust

Le principal trait de votre caractère.
L’intégrité.
La qualité que vous désirez chez un homme.
L’éthique.
La qualité que vous désirez chez une femme.
Toujours partante.
Ce que vous appréciez le plus chez vos amis.
L’honnêteté.
Votre principal défaut.
Exigeant.
Votre occupation préférée.
Faire du ski.
Votre rêve de bonheur…
La paix intérieure.
Quel serait votre plus grand malheur ?
Je préfère le garder pour moi.
Ce que vous voudriez être.
Musicien.
Le pays où vous désireriez vivre.
L’Australie.
La couleur que vous préférez.
Le bleu.
La fleur que vous aimez.
La rose.
L’oiseau que vous préférez.
L’aigle.
Vos auteurs favoris en prose.
Flaubert, Steinbeck.
Vos poètes préférés.
Alfred de Vigny, Ahmed Shawqi.
Vos compositeurs préférés.
Mozart, Beethoven, Brahms, Abdelwahab, Jacques Brel.
Vos peintres favoris.
Cézanne, Monet.
Vos héros dans la vie réelle.
Mon père.
Ce que vous détestez par-dessus tout.
Etre en retard.
Le don de la nature que vous voudriez avoir.
Pouvoir m’endormir sur commande.
Comment aimeriez-vous mourir ?
Assis sur le remonte-pente d’une station de ski par un soleil éclatant.
L’état présent de votre esprit ?
Serein.
Votre devise ?
Justice sera faite si on a la patience d’attendre.

 

En aparté

Comment vivez-vous, à Seattle ? A l’américaine, à la marocaine, un mélange des deux ?
Plutôt à l’américaine.

Quelles sont les habitudes bien marocaines que vous avez  gardées ?
L’hospitalité.`

Quel est votre plus beau souvenir à bord d’un avion ?
Mon premier solo en Cessna, seul maître a bord, avec le Pacifique d’un côté et la chaîne de volcans enneigés de l’autre, au-dessus du magnifique Etat de l’Orégon.

Le vol le plus mémorable ?
Le tour du monde en 42 heures avec une seule escale en Boeing 777.

Depuis quand aimez-vous les avions ? Est-ce une passion d’enfance ?
Désolé de vous décevoir, la passion pour les avions n’est venue que plus tard.

Quelles sont les personnes qui vous ont le plus marqué ?
Ma mère, mon père, ma femme.

Comment restez-vous informé sur l’actualité du Maroc ?
Par Internet.

Que représente Salé, votre ville natale, pour vous, aujourd’hui ?
Des souvenirs d’adolescence durant le Protectorat et au lendemain de l’indépendance du Maroc.

Faites-vous du sport ?
Du ski, de la pêche, du jogging, des exercices d’aérobic et des randonnées en montagne.

Votre tagine préféré ?
Viande au kharchouf préparé par ma mère.

De quelle chose ne pourriez-vous pas vous passer ?
La respiration.

Le plus bel endroit sur Terre, pour vous ?
Hayman Island sur la barrière de corail, en Australie.

 

 

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