Aissa Ikken, Portrait du peintre en poète

by Abdelhak Najib

Le grand plasticien marocain, Aissa Ikken, est décédé des suites d’une crise cardiaque, le 18 février 2016. Il avait 79 ans. Aissa Ikken, ce sont d’abord le poète et le peintre, unis pour une approche pure de l’existant, une lecture du signe, une plongée en spéléologue dans la géographie des âmes. Hommage . 

Peintre, sculpteur, poète et romancier, Aissa Ikken ce sont plus d’un demi-siècle de création et de travail acharné. Mars 2016 devait marquer une date importante pour l’artiste avec un grand hommage à Kénitra puis d’autres projets de livres et de monographies. Mais le cours des choses a été interrompu, subitement. Destin d’un homme qui savait et se demandait comment on allait gérer son héritage artistique après lui, comme il l’a confié à des amis très proches. Sa vie durant Aissa Ikken a voulu répondre à des interrogations cruciales pour un homme et un artiste. Qu’est-ce qui distingue les hommes dans leur approche de la vie ? Dans leur lecture de l’existence dans son sens le plus ontologique du mot en tant que présence à l’espace et plissement du temps ? Devant les travaux de Aissa Ikken, nous sommes en droit de poser quelques substrats essentiels pour appréhender un univers qui affiche ses grilles de lectures, sa procession de signes, sa célébration du symbole, entre fluctuations contingentes et sinuosités furtives sur le sens, la sémantique, la sémiotique du signifiant entre celui qui donne à voir et l’autre, tous les autres, qui, chacun, à sa mesure, perçoit le monde, d’un point de vue individuel teinté de mémoire collective.
Il faut croire, devant cette haute présence humaine dans l’œuvre du peintre, qu’un homme n’est pas plus qu’un autre, s’il ne fait plus qu’un autre. Et pour être réaliste, il faut encore demander l’impossible pour atteindre à une quelconque valeur parmi les hommes. J’ai toujours eu l’impression que les signes d’Aissa Ikken étaient en charge de grands travaux. Des espèces de palimpsestes éparpillés qu’il nous faudra réunir, rassembler, dans un travail de philologue, d’anthropologue, d’archéologue, de géomètre de l’espace intérieur pour en toucher quelques bribes sur le sens de soi face au monde. Signes sortis de l’âge primal pour sillonner l’espace en le remodelant selon les cheminements et leurs trajectoires. Signes, enfin pour poser les jalons d’un retour amont où l’originel n’est pas à découvrir en dehors de qui nous sommes, chacun, dans sa nudité première, un individu dans la foule du monde, une brindille, un point cunéiforme qui reste à définir sur les grandes tablettes du cryptogramme du temps. Aissa Ikken n’a pas choisi le signe, pas plus que le symbole ne soit son souci premier? Ce sont les écritures de pierre, les traces, le dialogue secret des éléments qui apparaissent en foultitude de point à définir. C’est finalement cela un signe: ce qui viendra, ce qui sera à dire, ce qui appartient à demain. D’où le mysticisme de cette peinture, une sacralité qui se passe de confessionnal et dont la seule expression reste l’interrogation du secret.

La valeur du signe
Devant les travaux plastiques d’Aissa Ikken (ils sont nombreux ses supports de travail, autant d’expérimentations pour toucher à l’amorce de la création), on vérifie alors le poids de notre existence face à l’angoisse du vivant. L’angoisse de ce qui n’est pas clarifié, qui se retranche, se résorbe, fuit, échappe à l’étiquetage. L’angoisse est la disposition fondamentale qui nous place face au néant, disait Martin Heidegger. Alors que reste-t-il de la volonté des hommes ? Ou une certaine approche du vide. Ou une longue course derrière le sens caché des choses. Dans les deux cas, la peinture et les travaux d’Aissa Ikken sont au centre d’un double questionnement de soi : l’humain en tant qu’espace et sa temporalité. L’espace en tant que perception humaine, toujours assujettie au rythme du pendule. Et Chronos étant toujours le seul hôte valable et devant qui il faut, de temps à autre, quelques génuflexions. Ceci le peintre le sait, lui, qui quarante ans durant, n’a cessé d’entamer le même sentier de celui qui sillonne la signalétique de l’âme. A tel point que devant les tableaux du peintre, nous avons le net sentiment que ces formes n’existent que par leur rapport à la durée qui se confond à l’espace qu’ils peuplent. Aissa Ikken pourrait nous dire qu’il n’est jamais trop tard pour devenir ce que nous aurions pu être. Pour y arriver, il faudra s’appuyer sur la révolte, ce moment où l’on ressent la honte d’être un homme. C’est à cet instant précis que l’art devant l’absolu revêt son habit originel de réceptacle imaginaire. En conclusion, je pense que pour saisir une oeuvre d’art comme celle-ci telle qu’elle se perfectionne et se creuse devant nous, rien n’est pire que la critique. On ne peut aborder les travaux de Aissa Ikken avec des velléités de schémas critiques. Ces canevas n’aboutissent qu’à des malentendus plus ou moins heureux. Les choses ne sont pas toutes à prendre ou à dire, comme on voudrait nous le faire croire. Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les oeuvres d’art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe. Une oeuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge. Et les nécessités créatives ont présidé à toutes les périodes créatrices de Aissa Ikken, qui laisse aujourd’hui, derrière lui, une oeuvre immense.

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