L’histoire aurait pu tenir en une simple légende sous un portrait sépia : “Premier migrant marocain enregistré aux États-Unis, 1913”. Mais les clichés d’Augustus F. Sherman, photographe administratif d’Ellis Island connu pour ses portraits d’arrivants, les registres jaunis des arrivées à Ellis Island et le patient travail d’archives permettent aujourd’hui de restituer une réalité autrement plus riche, plus nuancée, et terriblement humaine. Celui que Sherman photographie en mai 1913 n’est pas un anonyme traversant l’océan par hasard : c’est Haroun Riffi Ben Mohamed, un Amazigh rifain venu d’un minuscule hameau du nord du Maroc, un homme en transition dans un monde en plein bouleversement, à la veille du tumulte colonial dans le Rif.
Ce que disent ses vêtements, ce que raconte son regard, ce que confirme son étiquette d’immigrant, tout converge vers une histoire plus vaste : Ben Mohamed faisait partie d’un groupe d’une trentaine de Rifains convoyés vers New York pour des performances artistiques, acrobaties, musiques et spectacles orientalistes alors en vogue. Depuis les années 1890, un organisateur marocain naturalisé américain, Hassan Ben Ali, sillonnait l’Atlantique pour recruter des artistes – acrobates, musiciens, danseurs – destinés aux scènes de Coney Island, de Luna Park ou aux tournées théâtrales new-yorkaises comme The Garden of Allah. Dans cette Amérique fascinée par l’exotisme, ces troupes “d’Arabes et de Berbères”, comme on les appelait maladroitement, étaient autant d’attractions que de projections fantasmées de l’Orient.
En 1913, Ben Mohamed embarque ainsi sur le S.S. Antonio Lopez, quittant Cadix après un Rif meurtri par les premières offensives franco-espagnoles. À son arrivée, Ellis Island l’inscrit en tête de la liste du navire, son âge est noté — 32 ans —, son métier déclaré : “acteur”. Cette profession reflète moins sa vie au pays que ce qu’il s’apprête à devenir sur le sol américain, un “import humain” au service d’un spectacle géant intitulé Fire and Sword: The Fall of Adrianople. Le temps d’une saison, les Rifains endossent des rôles qui ne sont pas les leurs, incarnant tantôt des “Arabes du désert”, tantôt des “Turcs”, dans des décors grandioses et des récits historiques réinventés. Les critiques et le public semblent ignorer à quel point ces assignations sont absurdes ; les artistes, eux, avancent dans ce monde étranger avec une dignité perceptible jusque dans leur gêne à croiser les regards new-yorkais, comme le montre une photographie de groupe arpentant Broadway.
Leur séjour sera bref. Cinq mois seulement après l’arrivée du groupe, Ben Mohamed et les siens reprennent la mer, leur retour au Maroc orchestré avec la même précision administrative que leur venue. Les journaux américains couvrent leur départ avec un exotisme embarrassant pour le lecteur d’aujourd’hui, mais ces traces permettent de comprendre les conditions strictes qui encadraient leur présence : Hassan Ben Ali était tenu responsable de chacun, garantissant leur retour sous peine de sanctions financières.
Ce qui subsiste de cette aventure, au-delà des archives, c’est la profondeur humaine d’un regard capté en 1913. Celui d’un Rifain projeté dans une Amérique en pleine fièvre orientaliste, qui avance entre fascination et désorientation, loin de son village, au moment même où son pays s’apprête à basculer dans des années de lutte. Son histoire rappelle que la migration n’est pas toujours celle des départs volontaires vers une vie meilleure : elle peut être faite de contrats, de spectacles, de déplacements temporaires, de récits déformés. Elle révèle aussi à quel point ces visages figés sur les plaques photographiques de Sherman portent des récits complexes, étroitement liés à la politique, à la culture et aux imaginaires de leur époque.
Réhabiliter la trajectoire d’Haroun Riffi Ben Mohamed, c’est offrir une profondeur nouvelle à ces silhouettes longtemps réduites au rang d’illustrations historiques. C’est donner à voir un fragment oublié de la présence amazighe et marocaine en Amérique, antérieure aux grands mouvements migratoires du XXᵉ siècle. Et c’est rappeler, enfin, que derrière chaque cliché d’Ellis Island, il y a un monde entier qui traverse l’Atlantique.