Il aura fallu du temps pour que les mots se frayent un chemin. Invité d’une édition spéciale de l’émission Life Hacks sur BBC Radio 1, le prince William a surpris par la sincérité de ses confidences. « Il m’a fallu longtemps pour comprendre mes émotions », a-t-il reconnu face à l’animateur Greg James. Dans une monarchie longtemps façonnée par la retenue, l’héritier du trône assume désormais une parole plus intime, presque introspective. Et lorsqu’il confie avoir « porté en lui la douleur de tous sans s’en rendre compte », c’est tout un pan de son parcours qui s’éclaire.
Car derrière l’image du futur souverain se cache un homme marqué par des expériences professionnelles et personnelles d’une rare intensité. Entre 2015 et 2017, William a servi comme pilote pour l’East Anglian Air Ambulance. Basé à Cambridge, il intervenait sur des accidents graves dans plusieurs comtés de l’est de l’Angleterre. Des missions souvent dramatiques, où l’urgence laisse peu de place à l’émotion. Avec le recul, il admet que cette accumulation silencieuse de chocs l’a fragilisé. « À un moment, j’ai réalisé que ma santé mentale se détériorait », a-t-il expliqué, décrivant ce poids invisible fait d’images, de visages et de douleurs absorbées sans filtre.
Cette prise de conscience n’a rien d’anecdotique. Elle s’inscrit dans un engagement de longue date pour la santé mentale, amorcé avec la campagne Heads Together et poursuivi aujourd’hui à travers la Royal Foundation. La fondation investit désormais un million de livres sterling dans un réseau national de prévention du suicide, coordonnant une vingtaine d’organisations à travers le Royaume-Uni. Le contexte est alarmant : selon les données de l’Office for National Statistics, le suicide reste la première cause de mortalité chez les hommes de 20 à 34 ans en Angleterre et au pays de Galles. Face à ce qu’il qualifie de « catastrophe nationale », William plaide pour une révolution culturelle. Moins d’héroïsme silencieux, plus de conversations ordinaires.
Lors de l’émission, entouré notamment du rappeur Professor Green, engagé de longue date sur ces questions, et de représentants d’associations spécialisées, le prince a insisté sur un point essentiel : écouter ne signifie pas réparer. « Nous n’avons pas besoin de tout résoudre », a-t-il affirmé. Une phrase qui résonne particulièrement dans une société où l’on confond souvent force et mutisme. Il évoque volontiers sa « boîte à outils émotionnelle », métaphore simple mais parlante : personne ne possède toutes les clés, mais chacun peut en acquérir de nouvelles.
Cette évolution personnelle fait écho à une histoire plus ancienne, celle d’un adolescent marchant derrière le cercueil de sa mère, Diana, Princess of Wales, sous les yeux du monde entier. Le traumatisme n’est jamais brandi comme un argument, mais il irrigue en filigrane son approche empathique. Son frère, Prince Harry, a lui aussi évoqué publiquement ses propres luttes psychologiques, notamment dans la série documentaire The Me You Can’t See. Deux trajectoires différentes, une même volonté de briser le tabou.
Plus récemment, lors d’une visite au pays de Galles, William a rencontré Rhian Mannings, veuve après le suicide de son mari survenu peu après la mort de leur enfant. Face à elle, le prince s’est montré ému, attentif, sans chercher à combler le silence par des formules convenues. Cette posture, nouvelle dans l’histoire récente de la monarchie britannique, dessine les contours d’un leadership moins hiératique, plus incarné.
En choisissant de parler de vulnérabilité comme d’une force, William ne transforme pas seulement son image. Il participe à redéfinir un modèle masculin longtemps prisonnier de la retenue. « Nous ne sommes pas des robots », rappelait-il déjà dans un précédent documentaire. À l’heure où les chiffres témoignent d’une détresse persistante, cette phrase sonne comme un manifeste discret mais déterminé.