Il aurait pu venir raconter ses succès. Il a préféré parler de ses erreurs.
Samedi 17 octobre à Casablanca, devant un parterre d’entrepreneurs réunis à l’occasion du forum « Entrepreneurs en mouvement » de la CGEM, Moulay Hafid Elalamy a livré ce qu’il appelle lui-même son « anti-manuel de l’entrepreneur » : dix règles tirées moins des livres de management que d’une vie passée à entreprendre, se tromper, corriger et recommencer.
L’ancien ministre de l’Industrie et fondateur de Saham commence d’ailleurs par bousculer quelques mots que le monde des affaires aime parfois confondre. L’action n’est pas l’agitation. L’audace n’est pas l’inconscience. Et entreprendre avec passion ne signifie pas nécessairement transformer chacune de ses passions en entreprise.
Puis viennent les histoires. Et avec elles, les cicatrices.
Il raconte notamment une activité d’assistance lancée avec 2 millions de dirhams de fonds propres. Le démarrage tourne mal, les recrutements aussi : 70 postes créés au lancement sont supprimés et l’organisation est profondément revue. L’activité finira pourtant par grandir et s’internationaliser. Sa leçon tient en quelques mots : voir grand, démarrer petit. Tester, corriger, puis seulement accélérer.
MHE manie aussi volontiers l’image. Pour parler de diversification, il convoque une chaise : changer en même temps de métier, de pays et de partenaires revient à modifier plusieurs de ses pieds à la fois. Et généralement, on finit par terre. Mieux vaut déplacer un paramètre, consolider, puis avancer.
Autre conseil, moins spectaculaire mais peut-être plus précieux : ne jamais perdre ses clients de vue. À force de déléguer, le patron peut finir dans sa « tour d’ivoire », loin du terrain qui lui avait pourtant permis de bâtir son entreprise. Garder le contact avec le marché sert à sentir les opportunités, mais aussi à comprendre qu’un métier s’essouffle. Et qu’il faut parfois savoir partir. « Il faut savoir quitter la table. »
Et puis il y a l’argent. Sujet que Moulay Hafid Elalamy n’esquive surtout pas. Il défend l’idée d’une réussite économique assumée, mais assortie d’une condition non négociable : l’éthique. Payer ses impôts, respecter ses obligations sociales, prendre soin de ses collaborateurs. Pour lui, un pays a besoin d’entrepreneurs qui réussissent, investissent et créent de la richesse — à condition de jouer selon les règles.
L’éthique apparaît d’ailleurs dès le début de son anti-manuel : être en règle avec le fisc, les douanes, l’Office des changes, la CNSS et la législation. Car le succès attire aussi les regards. Pour l’illustrer, MHE raconte un conseil entendu au Japon auprès du président de Mitsubishi : lorsqu’une promotion arrive, mieux vaudrait presque acheter un gilet pare-balles avant de rentrer chez soi. Derrière le trait d’humour, une conviction : plus une entreprise grandit, moins elle peut se permettre de laisser traîner une faille.
Mais l’un des passages les plus savoureux concerne peut-être le management. MHE met en garde contre ce qu’il appelle le « coussin d’incompétence » : ce mécanisme par lequel un responsable, craignant d’être dépassé, recrute plus faible que lui ; son collaborateur fait ensuite la même chose, et ainsi de suite jusqu’à construire une organisation confortablement médiocre. Son antidote tient dans une phrase : « Votre valeur est égale à la somme des valeurs de vos collaborateurs. » Autrement dit, les meilleurs patrons ne devraient pas avoir peur de recruter meilleur qu’eux.
Même la transmission familiale n’échappe pas au raisonnement. Être l’enfant du propriétaire ne donne pas automatiquement vocation à diriger l’entreprise. La succession peut être familiale, mais elle doit être choisie et méritée, jamais simplement dictée par la détention du capital.
Reste enfin l’ego. Peut-être le piège le plus discret de tous.
« Le succès, c’est un très mauvais professeur. » À force de gagner, l’entrepreneur peut finir par croire que tout ce qu’il touche se transforme en or. L’échec, lui, oblige à regarder ce qui n’a pas fonctionné, à chercher sa propre responsabilité et à apprendre.
C’est peut-être là que cet « anti-manuel » devient le plus intéressant. Moulay Hafid Elalamy n’a pas livré la recette magique de l’entrepreneur qui ne tombe jamais. Il a raconté quelque chose de beaucoup moins spectaculaire et probablement plus utile : comment tomber sans prendre l’habitude de rester par terre.