Pendant quelques jours, il suffisait de parcourir Londres pour tomber sur un bout de Maroc. À Regent’s Park, les vagues de Mohamed Melehi côtoyaient les expérimentations d’une nouvelle génération ; à Somerset House, peintres, photographes et plasticiens marocains se succédaient sous les cimaises de 1-54. La grande semaine londonienne de l’art s’est achevée hier, dimanche 18 octobre, avec la fermeture de Frieze London, Frieze Masters et de 1-54 Contemporary African Art Fair. Et au milieu de cette effervescence internationale, la présence marocaine avait quelque chose de particulièrement visible : non pas celle d’un invité de passage, mais celle d’une scène artistique qui semble désormais suffisamment sûre de son histoire pour faire dialoguer ses maîtres avec ses nouvelles générations.
À Frieze Masters, le symbole était tout trouvé. Pour sa première participation à la prestigieuse foire, Loft Art Gallery, venue de Casablanca et Marrakech, avait choisi de consacrer sa présentation à Mohamed Melehi, disparu en 2020 et devenu l’une des grandes figures du modernisme marocain. Wave Forms réunissait des œuvres des années 1960 à 1980 et retraçait l’évolution de cette fameuse vague, devenue au fil du temps une véritable signature visuelle. Quelques pas plus loin, à Frieze London, changement d’époque : le jeune artiste hispano-marocain Karim Boumjimar figurait parmi les artistes de The Code Universe, nouvelle section consacrée aux imaginaires contemporains. D’un côté Melehi et l’École de Casablanca, de l’autre une génération qui travaille l’identité, le corps et les nouveaux langages visuels : à près de soixante ans de distance, le Maroc occupait les deux bouts de la conversation.
Mais c’est à Somerset House, avec la 14e édition londonienne de 1-54 Contemporary African Art Fair, que cette présence prenait toute son ampleur. Amina Rezki, Mahi Binebine, Majida Khattari, Hassan Hajjaj, Mouhcine Rahaoui, Ismail Zaidi, Fatimazohra Serri ou encore Yacout Hamdouch : derrière l’accumulation des noms se dessinait surtout une remarquable diversité de regards. Peinture, sculpture, photographie, performance, mémoire intime, exil, féminité, culture populaire ou héritage industriel : il n’y avait pas un « art marocain » figé dans une esthétique reconnaissable, mais plusieurs Maroc qui racontaient chacun quelque chose d’eux-mêmes. Et c’est probablement là que cette présence londonienne était la plus intéressante : le pays n’avait pas besoin d’un décor de médina ou d’une référence obligée au patrimoine pour être identifiable. Il était là par ses artistes, leurs histoires et leurs langages.
L’histoire prend une autre dimension lorsqu’on se rappelle que 1-54 elle-même est l’œuvre d’une Marocaine, Touria El Glaoui. Fondée à Londres en 2013 avant de s’étendre à New York et Marrakech, la foire — dont le nom renvoie à un continent et ses 54 pays — a contribué à installer durablement l’art contemporain africain dans le calendrier international. Treize ans plus tard, voir autant de créateurs et d’acteurs culturels marocains investir Londres donne donc à l’ensemble une saveur particulière : le Maroc n’y était pas seulement exposé. Il était artiste, galeriste, passeur et, à travers Touria El Glaoui, un peu maître de maison. Une manière aussi de mesurer le chemin parcouru : autrefois, l’enjeu était de faire entrer les artistes africains dans les grands rendez-vous internationaux ; aujourd’hui, certains de ces rendez-vous ont eux-mêmes été construits par ceux qui voulaient leur ouvrir la porte.
De Melehi aux artistes d’aujourd’hui, cette semaine londonienne aura finalement raconté une histoire qui dépasse largement une succession d’expositions. Celle d’une scène marocaine capable de voyager sans perdre son accent, de convoquer son patrimoine sans s’y enfermer et surtout de participer à la fabrication des lieux où l’art international se rencontre. Les célèbres vagues de Melehi ont traversé la Méditerranée depuis longtemps ; les retrouver cette semaine au bord de la Tamise, entourées de toute une nouvelle génération marocaine, avait quelque chose d’un joli passage de témoin.