Il y a dans la parole de Tahar Ben Jelloun une forme de douceur autoritaire, celle de ceux qui ont beaucoup lu, beaucoup vécu, et qui savent que les livres ne sont jamais de simples objets. À travers une prise de parole simple, presque intime, l’écrivain partage son top 3 littéraire, comme on entrouvre une bibliothèque personnelle, révélant au passage les fondations invisibles d’une œuvre.
Le premier choix, Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, s’impose comme une évidence. Monument du réalisme magique, le roman dépasse le simple récit familial pour devenir une fresque universelle où le temps, la mémoire et le destin s’entrelacent. En filigrane, c’est toute une tradition narrative hispanophone qui s’exprime, faite de souffle, de lyrisme et de liberté formelle.
Dans un autre registre, mais avec une puissance tout aussi fondatrice, Don Quichotte de Miguel de Cervantes s’inscrit comme une œuvre matricielle. Derrière l’errance du chevalier à la triste figure, c’est toute la question de l’illusion, de l’idéal et du rapport au réel qui se joue. Un choix qui résonne particulièrement chez un écrivain comme Ben Jelloun, dont les textes naviguent souvent entre lucidité sociale et souffle poétique.
Enfin, Pedro Páramo de Juan Rulfo vient compléter ce triptyque avec une intensité plus sourde, presque fantomatique. Roman court mais vertigineux, il installe une atmosphère où les voix des morts se mêlent à celles des vivants, brouillant les repères narratifs. Une œuvre d’épure, mais d’une densité rare, qui a marqué durablement la littérature contemporaine.
À travers ces trois choix, se dessine en creux une cartographie littéraire profondément cohérente. Celle d’un écrivain attiré par les récits où la frontière entre réel et imaginaire se trouble, où les identités vacillent, et où une même langue, traversée par l’histoire et les cultures, devient le terrain d’expérimentations infinies. Plus qu’un simple classement, ce top 3 ressemble à une déclaration d’influences, presque à un autoportrait discret en lecteur.