La 98e cérémonie des Oscars, organisée au Dolby Theatre de Los Angeles, a livré un palmarès à la fois attendu et plein de rebondissements. Au sommet de la soirée, un duel s’est dessiné entre deux films qui ont dominé la saison des récompenses : Une bataille après l’autre et Sinners. Au terme de la nuit, c’est finalement le film de Paul Thomas Anderson qui s’est imposé comme le grand vainqueur, confirmant qu’aux Oscars, la stratégie et la narration autour d’un film comptent parfois autant que le film lui-même.
Avec six statuettes, Une bataille après l’autre s’est imposé comme le triomphe de la soirée. Cette tragi-comédie mordante, qui s’attaque aux dérives extrémistes de l’Amérique contemporaine, a remporté les Oscars du meilleur film et du meilleur réalisateur pour Paul Thomas Anderson, mais aussi ceux du meilleur montage, de la meilleure adaptation, du meilleur casting – une catégorie introduite cette année – et du meilleur second rôle masculin pour Sean Penn. Le film met notamment en scène Leonardo DiCaprio dans le rôle d’un ancien révolutionnaire maladroit traqué par un militaire suprémaciste blanc incarné par Penn. Une distribution prestigieuse et une satire politique assumée qui ont visiblement séduit l’Académie. Pour Anderson, longtemps considéré comme l’un des grands cinéastes jamais récompensés, la consécration est enfin arrivée.
Juste derrière, Sinners de Ryan Coogler a confirmé son statut de phénomène critique et populaire. Le film, qui totalisait un record de seize nominations, repart finalement avec quatre Oscars. Le plus marquant est celui du meilleur acteur pour Michael B. Jordan, salué pour son impressionnante performance dans un double rôle de jumeaux mafieux revenant dans le Sud des États-Unis après la Première Guerre mondiale. Dans ce récit où le blues se mêle à une métaphore fantastique autour du racisme et de l’exploitation culturelle, Jordan livre une prestation qui lui permet d’entrer dans le cercle encore très restreint des comédiens noirs récompensés dans cette catégorie. Le film repart également avec les prix du scénario original, de la musique pour Ludwig Göransson et de la photographie pour Autumn Durald Arkapaw, première femme à recevoir cette distinction.
La cérémonie a aussi consacré un phénomène inattendu venu de la plateforme Netflix. Le film d’animation KPop Demon Hunters, devenu l’un des plus gros succès mondiaux de la plateforme, a remporté l’Oscar du meilleur film d’animation ainsi que celui de la meilleure chanson originale pour Golden. Inspiré de la culture pop sud-coréenne et du chamanisme, le long-métrage suit un groupe de chanteuses de K-pop qui mènent en secret une guerre contre des démons. Un mélange de folklore, de musique et de culture pop qui a manifestement séduit les votants.
À l’inverse, la soirée a réservé quelques revers. Longtemps présenté comme favori, Timothée Chalamet est reparti bredouille pour son rôle dans Marty Supreme, où il incarne un joueur de ping-pong obsédé par la réussite. L’acteur franco-américain est même devenu l’un des fils rouges humoristiques de la soirée, le maître de cérémonie Conan O’Brien multipliant les plaisanteries à son sujet. Entre une exposition médiatique très forte et quelques déclarations récentes jugées maladroites sur le monde de l’opéra ou du ballet, la campagne de l’acteur aura sans doute été plus agitée que prévu.
Du côté des autres récompenses majeures, Jessie Buckley a remporté l’Oscar de la meilleure actrice pour son rôle bouleversant dans Hamnet, inspiré de la vie de William Shakespeare, tandis qu’Amy Madigan a été sacrée meilleure actrice dans un second rôle pour son personnage inquiétant dans Evanouis. Sur le plan international, le film norvégien Valeur sentimentale de Joachim Trier s’est imposé comme meilleur film étranger, devançant notamment la Palme d’or cannoise Un simple accident de Jafar Panahi.
La France, elle, ne repart pas les mains vides. Le court-métrage Deux personnes échangeant de la salive d’Alexandre Singh et Natalie Musteata a remporté l’Oscar du meilleur court métrage, ex aequo avec un film américain, une situation extrêmement rare dans l’histoire de la cérémonie.
Enfin, au-delà du palmarès, cette édition 2026 restera comme une cérémonie étonnamment consensuelle. Dans un contexte international et de politique intérieure américaine particulièrement tendu, les prises de position politiques ont été rares sur scène. Un choix qui fait écho à la stratégie adoptée par les deux grands films de la soirée. Si leurs récits abordent des thèmes profondément politiques — l’extrémisme aux États-Unis pour Une bataille après l’autre, ou l’histoire et l’identité afro-américaine pour Sinners — leurs campagnes de communication, elles, sont restées remarquablement apolitiques. Ni déclarations militantes ni positionnements frontaux : les studios ont privilégié le terrain artistique et cinématographique. Une approche visiblement payante dans une période où Hollywood marche souvent sur une ligne de crête entre engagement et polarisation.
Au final, ces Oscars 2026 racontent une industrie en pleine évolution : entre grandes signatures hollywoodiennes, récits identitaires puissants et nouveaux phénomènes culturels venus du streaming, le cinéma continue de se réinventer… une bataille après l’autre.