Leïla Slimani, funambule des langues et des frontières

by La Rédaction

Il y a chez Leïla Slimani une manière rare de transformer l’intime en matière universelle. Avec Assaut contre la frontière, texte né d’une invitation du Festival d’Avignon orchestré par Tiago Rodrigues, l’autrice poursuit une exploration déjà entamée dans son œuvre : celle de l’identité, mouvante, traversée, parfois fracturée. Mais ici, le point de départ est plus frontal, presque vertigineux : pourquoi ne parle-t-elle pas « sa » langue ?

Ce questionnement, loin d’un simple constat biographique, devient sous sa plume un terrain d’analyse politique et culturel. Née dans un Maroc où cohabitent plusieurs héritages linguistiques, écrivant en français, Slimani déconstruit l’idée même d’une langue pure, figée, assignée. Elle rappelle que les langues vivent de leurs frottements, de leurs emprunts, de leurs migrations invisibles. En filigrane, c’est une critique lucide des crispations identitaires contemporaines qui se dessine, comme un écho aux tensions qui traversent de nombreuses sociétés.

   

La force du texte tient aussi à sa dimension incarnée. En évoquant son propre rapport à la langue arabe, à la langue française, à ce qu’elles portent d’histoire personnelle et collective, l’écrivaine touche à quelque chose de profondément partagé. Qui n’a jamais ressenti ce léger décalage entre la langue que l’on parle et celle que l’on croit devoir parler ? Chez elle, ce décalage devient une richesse, presque un espace de liberté, où l’on peut circuler sans se laisser enfermer.

Ce plaidoyer pour la porosité culturelle arrive à un moment où les discours de fermeture gagnent du terrain. En réponse, Slimani oppose une vision du monde ouverte, fluide, où les identités ne sont pas des forteresses mais des passages. Assaut contre la frontière n’est pas seulement un texte littéraire : c’est une prise de position, élégante et ferme, en faveur d’un métissage assumé.

En refermant ces pages, une évidence s’impose : parler une langue, ce n’est jamais seulement manier des mots. C’est habiter un monde — ou plutôt, plusieurs à la fois.

   

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