Lahjomri et ses « compagnons indociles » : quand lire devient une conversation sans fin

by La Rédaction

Il est des livres que l’on referme et d’autres qui refusent de nous quitter. Avec « Les Compagnons indociles. Passions littéraires », Abdeljalil Lahjomri appartient résolument à la seconde école. Le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc a présenté et signé son ouvrage à Paris, à la librairie des éditions Gallimard. Derrière ce titre joliment rebelle se cache un volume de 215 pages né d’années de lectures, de notes, d’enthousiasmes, mais aussi de réserves et de désaccords. Une manière, surtout, de rappeler que la littérature n’est jamais aussi vivante que lorsqu’elle provoque une conversation.

À l’origine, pourtant, rien ne semblait destiné à devenir un livre. Lahjomri avait pris l’habitude, dès ses années d’étudiant, de conserver sur des fiches ses impressions après une lecture. La discipline universitaire s’est progressivement transformée en rituel personnel : noter une idée, retenir une phrase, interroger un style, consigner une émotion ou revenir sur un jugement. Ses « compagnons » sont donc indociles précisément parce qu’ils ne se laissent pas ranger docilement sur une étagère. Certains séduisent, d’autres résistent ou irritent, mais tous prolongent cette relation particulière qui unit un lecteur aux œuvres qui ont traversé sa vie.

   

Cette bibliothèque intime ignore volontiers les frontières. François-Régis Bastide, Claude Roy, Claude Ollier, Michel Houellebecq, Umberto Eco ou Laurent Binet y côtoient Ahmed Saadawi et son « Frankenstein à Bagdad ». Le regard se déplace également vers le haïku, la littérature coloniale et décoloniale ou encore les interrogations entourant les langues et leur transmission. À travers cette diversité, une même question revient : comment la littérature transforme-t-elle le réel, l’héritage et l’expérience humaine lorsqu’elle les fait entrer dans le territoire des mots ?

La littérature marocaine occupe naturellement une place importante dans ce parcours. Abdeljalil Lahjomri revient notamment sur Ahmed Sefrioui, Abdelkébir Khatibi, Mohamed Leftah et Edmond Amran El Maleh. Abdellah Taïa, Mohamed Achaari, Mohamed Loakira, Driss Ksikes ou encore Nour-Eddine Saïl apparaissent également au fil du sommaire, aux côtés de Rachid Boudjedra. Autant de voix qui permettent d’aborder la littérature marocaine de langue française, mais aussi des questions d’identité, de langue et de représentation. Chez Lahjomri, dresser une bibliothèque ne consiste donc pas à établir un palmarès : il s’agit plutôt de mettre des œuvres en circulation et de les confronter les unes aux autres.

La Méditerranée constitue un autre horizon majeur du livre. Les réflexions de Mohammed Arkoun sur les héritages historiques et anthropologiques de cet espace croisent notamment celles d’Edgar Morin et son invitation à « méditerraniser la pensée ». Ce voisinage culturel n’entraîne cependant aucune complaisance automatique. L’admiration reste libre, tout comme le désaccord. C’est précisément cette indépendance qui donne son sens au mot « indociles » : les livres peuvent être aimés sans être sanctuarisés et discutés sans être réduits à un procès.

La langue, elle aussi, devient un personnage à part entière de ces passions littéraires. Lahjomri s’intéresse à sa beauté, à ses métissages et à ce qu’elle révèle des sociétés. Son observation déborde même la littérature pour atteindre l’espace urbain, notamment la publicité et les panneaux promotionnels, dont certaines pratiques linguistiques lui paraissent incohérentes. Mais il ne s’agit pas pour autant de placer les langues sous cloche : préserver un héritage peut aller de pair avec l’accueil de métissages féconds.

Derrière ces chroniques apparaît enfin une interrogation plus profonde sur la vérité littéraire. Où commence le réel dans un roman et que devient-il lorsqu’un écrivain s’en empare ? Pour Lahjomri, la littérature ne vaut pas par une reproduction mécanique du monde. Sa vérité se construit dans l’écart entre l’expérience et sa mise en mots, entre ce qui a été vécu et ce que l’écriture parvient à rendre sensible. C’est dans cet esprit qu’il évoque notamment sa relecture des textes consacrés à Khadija, première épouse du prophète Mohammed, lorsqu’il entreprend de « corriger » Marek Halter.

La transformation de ces notes en ouvrage doit également quelque chose aux rencontres. Un ami avait d’abord encouragé Lahjomri à publier l’un de ses textes, ouvrant la voie à son activité de chroniqueur intermittent. Jean-Noël Schifano jouera ensuite un autre rôle dans cette trajectoire : après avoir entendu Lahjomri intervenir à une tribune, il lui demande simplement qui est son éditeur. Une question qui finira, d’une certaine façon, par trouver sa réponse chez Gallimard.

« Les Compagnons indociles » raconte ainsi bien davantage qu’une succession de lectures. Le livre dessine le portrait d’un lecteur qui accepte d’être déplacé par les œuvres sans jamais leur abandonner son jugement. Lire devient ici une fidélité sans soumission, une conversation que l’on peut reprendre des années plus tard et parfois même une façon de se contredire soi-même. Les meilleurs compagnons sont peut-être ceux-là : ceux qui refusent de nous laisser exactement comme ils nous ont trouvés.

« Les Compagnons indociles. Passions littéraires », Abdeljalil Lahjomri, éditions Gallimard, 215 pages.

   

Vous aimerez aussi