À l’origine, Hermès n’avait rien d’une maison de sacs à main adulée par les collectionneurs du monde entier. Fondée en 1837 par Thierry Hermès, l’entreprise est d’abord un atelier parisien spécialisé dans les harnais et équipements pour chevaux. À une époque où la traction animale structure encore les villes européennes, la qualité de ses cuirs et de son savoir-faire attire une clientèle prestigieuse, jusqu’aux cours royales. Puis le XXᵉ siècle bouleverse l’ordre établi : les chevaux disparaissent peu à peu des rues, et avec eux une grande partie d’un artisanat menacé d’extinction. Là où beaucoup s’effondrent, la famille Hermès choisit d’évoluer sans renier son ADN.
La maison se réinvente alors dans la bagagerie, les valises et les accessoires de voyage. Le cuir reste au centre, mais les usages changent. Le premier sac à main Hermès naît presque par accident, conçu sur mesure parce que l’épouse d’Émile-Maurice Hermès, petit-fils du fondateur, ne trouve aucun modèle répondant à ses exigences d’élégance et de praticité. Ce qui n’était qu’une réponse intime à un besoin personnel devient une collection, puis une nouvelle page de l’histoire de la marque. Le basculement est discret, mais décisif.
L’un des tournants les plus célèbres survient en 1956. Cette année-là, Grace Kelly, actrice américaine devenue princesse de Monaco, est photographiée utilisant son sac Hermès pour dissimuler son ventre de femme enceinte face aux paparazzi. L’image fait le tour du monde. Hermès rebaptise alors le modèle, qui prend le nom de “Kelly”. Le sac devient instantanément une icône, associée à la fois à la retenue, au luxe et à une forme de mystère. Quelques décennies plus tard, un autre épisode inattendu scelle définitivement la légende. En 1984, lors d’un vol entre Paris et Londres, Jane Birkin renverse le contenu de son sac et se plaint de ne pas trouver un modèle à la fois chic et fonctionnel. Son voisin de siège n’est autre que Jean-Louis Dumas, alors dirigeant d’Hermès. Sur un morceau de papier, il esquisse un croquis : le Birkin vient de naître.
Avec ces deux sacs, Hermès ne crée pas seulement des objets de désir, mais un système fondé sur la rareté et le temps long. Un Kelly peut coûter plus cher qu’une voiture, tandis qu’un Birkin peut atteindre plusieurs centaines de milliers de dollars lors de ventes aux enchères. Certains modèles voient leur valeur progresser plus vite que des placements financiers traditionnels. Chaque pièce est fabriquée par un seul artisan, du début à la fin, et l’accès à ces sacs reste contrôlé par la maison elle-même, avec des listes d’attente parfois longues de plusieurs années. Cette maîtrise volontaire de la production nourrit le mythe autant qu’elle protège l’exclusivité.
Aujourd’hui, Hermès affiche une valorisation qui dépasse les 220 milliards d’euros, portée par une rentabilité exceptionnelle et une stratégie inchangée : produire moins, produire mieux, et ne jamais céder à la précipitation. Derrière les chiffres et les records, l’histoire reste étonnamment simple. Deux sacs, nés de circonstances imprévues, ont cristallisé près de deux siècles de savoir-faire et ont permis à une maison artisanale de bâtir l’un des empires les plus solides du luxe contemporain.