Le monde de l’art marocain vient de perdre l’un de ses bâtisseurs les plus singuliers. Abdallah Sadouk s’est éteint le 15 février 2026 à Paris, à l’âge de 75 ans, au terme d’une longue maladie. Avec lui disparaît une figure majeure de l’abstraction contemporaine, un créateur habité par la matière, la mémoire et la lumière, dont l’œuvre aura traversé les rives de la Méditerranée sans jamais renier ses racines.
Né à Casablanca en 1950, il se forme d’abord à l’Institut National des Beaux-Arts de Tétouan à la fin des années 1960, avant de poursuivre un parcours académique exigeant en France. À Paris, il affine son regard et sa technique, notamment à l’École nationale supérieure des arts décoratifs et à l’École nationale supérieure des beaux-arts, puis obtient une licence en arts plastiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 1980. Cette double culture, marocaine et française, constituera la colonne vertébrale de son langage plastique : une tension féconde entre rigueur géométrique et vibration sensible.
Si sa carrière débute dans l’Hexagone, Sadouk choisit, au milieu des années 1990, de se réancrer au Maroc. Il partage alors sa vie entre la région parisienne, Casablanca et la province d’Al Haouz, où il installe un atelier en 2007. Sa peinture, souvent décrite comme un paysage abstrait aux accents cubistes, se construit par strates successives, dans un patient travail d’effacement et de réécriture. L’écrivain Edmond Amran El Maleh voyait dans ses compositions une réminiscence des architectures berbères, tandis que le critique Farid Zahi saluait une stylisation du réel nourrie par l’émerveillement. L’artiste, lui, parlait volontiers de palimpseste pour décrire ce cycle de saturation et d’épuration destiné à capter le chaos du quotidien.
Sculpteur autant que peintre, il a également investi l’espace public. À Casablanca, la façade métallique du siège de TGCC témoigne de son goût pour le monumental et pour le dialogue entre art et architecture. Son œuvre a voyagé bien au-delà des frontières nationales, exposée notamment à l’Institut du monde arabe, et saluée lors de grandes manifestations artistiques. En 2014, une importante rétrospective à Casablanca consacrait un demi-siècle de création. Aujourd’hui, ses pièces figurent dans des collections prestigieuses, parmi lesquelles celles du Musée Mohammed VI d’Art Moderne et Contemporain et de la Bibliothèque nationale de France.
Esprit érudit et grand amoureux des livres, Abdallah Sadouk entretenait un dialogue intime avec la poésie. Il a accompagné de ses aquarelles et de ses dessins les textes de Abdellatif Laâbi et de Tahar Bekri, prolongeant ce pont subtil entre le verbe et l’image. À travers ces collaborations, comme dans l’ensemble de son œuvre, il n’a cessé de chercher l’équilibre entre enracinement et modernité.
Avec sa disparition, c’est une voix exigeante et profondément singulière qui se tait. Mais ses toiles, ses sculptures et ses livres illustrés continuent de parler pour lui, rappelant que l’art, lorsqu’il est sincère et habité, survit toujours à ceux qui le façonnent.








