Hier, jeudi 25 juin en fin d’après-midi, la médina d’Essaouira retrouvait ce souffle si particulier qui accompagne chaque ouverture du Festival Gnaoua et Musiques du Monde. Pendant près de deux heures, les ruelles vibraient au rythme des qraqeb et des guembris. Habitants et milliers de visiteurs venus des quatre coins du monde se mêlaient dans une même ferveur, tandis que la traditionnelle parade des Maâlems transformait la ville en une immense scène à ciel ouvert, mêlant rythmes ancestraux, couleurs et esprit de fête. Plus qu’un défilé, c’était un véritable rituel collectif qui donnait le coup d’envoi de trois jours de rencontres, de création et de partage.
Le concert d’ouverture a ensuite donné le ton de cette édition. Autour du Maâlem Mehdi Nassouli, la chanteuse marocaine Sara Moullablad, l’artiste indienne Ganavya, la troupe rwandaise i Buhoro et le musicien français Sylvain Barou faisaient dialoguer leurs univers dans une création où traditions et influences contemporaines se répondaient naturellement. L’énergie changeait ensuite de registre avec le concert de Hoba Hoba Spirit. Fidèle à sa réputation, le groupe casablancais livrait une prestation puissante, portée par une énergie scénique intacte. Devant une foule compacte, les refrains étaient repris en chœur, transformant la place Moulay Hassan en une immense célébration populaire.
À quelques ruelles de là, dans le cadre plus intimiste de Dar Souiri, l’ambiance se faisait plus recueillie et profondément envoûtante. Le Maâlem Abdelkader Haddada et sa troupe offraient un moment de ferveur, où la puissance hypnotique du guembri, les qraqeb et les chants traditionnels rappelaient toute la dimension spirituelle de la tradition gnaoua.
Traditions, fusions et création
Mais cette soirée inaugurale n’était qu’un prélude. Les deux journées qui suivent s’annoncent tout aussi riches en émotions et en découvertes. Fidèle à sa réputation, le Festival proposera plusieurs créations inédites : Maâlem Hamid El Kasri retrouvera le Brésilien Carlinhos Brown pour un dialogue incandescent entre rythmes gnaoua et traditions afro-brésiliennes ; Richard Bona partagera la scène avec Asma Lmnawar dans une rencontre où jazz africain et musique marocaine se rejoindront naturellement ; Mehdi Qamoum fera résonner son guembri avec les voix du Harlem Spirit of Gospel, tandis que Maâlem Mohamed Montari ouvrira un dialogue inédit avec des artistes éthiopiens.
Cette 27e édition réunit 43 Maâlems gnaoua venus des différentes régions du Royaume aux côtés de centaines d’artistes représentant l’Afrique, l’Europe, l’Asie, les Amériques et le monde arabe. Placée sous le signe des villes portuaires, elle accueille des musiciens du Liban, du Cameroun, du Brésil, des États-Unis, de l’Inde, de l’Éthiopie, de la Palestine ou encore du Maroc, autant de territoires façonnés par les circulations maritimes. Leurs musiques portent les mêmes traces d’hybridation, d’improvisation et de réinvention. Essaouira, ville-port tournée vers le monde depuis le XVIIIe siècle, apparaît plus que jamais comme leur point de rencontre naturel.
Un hommage aux gardiens de la tradition
Le Festival rendra également un hommage particulièrement émouvant à l’un des plus grands maîtres de cette tradition, feu Maâlem Mustapha Baqbou. Hamza Baqbou, Maâlem Abdeslam Alikkane, Maâlem Abdelkebir Merchane et Maâlem Mohamed Kouyou uniront leurs talents pour célébrer celui dont le guembri et l’esprit d’ouverture ont profondément marqué l’histoire de la musique gnaoua.
Au-delà du festival de musique
Car le Festival Gnaoua est depuis longtemps bien davantage qu’une succession de concerts. Depuis plusieurs années, il développe une véritable plateforme de transmission, de réflexion et de production de savoirs.
Le programme Berklee at Gnaoua Festival, organisé en partenariat avec le prestigieux Berklee College of Music, réunit pendant six jours de jeunes musiciens venus d’horizons très différents autour d’ateliers intensifs, de créations collectives et d’échanges avec des artistes internationaux. Une véritable académie éphémère où se construit la musique de demain.
Le Festival accueille également le Forum des droits humains, consacré cette année aux « Jeunesses du monde : liberté, identité, avenir ». Écrivains, chercheurs, artistes et responsables publics y croisent leurs regards pour interroger les grands enjeux qui traversent les nouvelles générations.
À cette dimension de réflexion s’ajoute enfin la Chaire des Transitions, développée avec l’Université Mohammed VI Polytechnique, qui poursuit un travail inédit de recherche consacré aux origines, aux métissages et aux évolutions contemporaines de la culture gnaoua.
Un patrimoine vivant tourné vers l’avenir
Vingt-sept ans après sa création, le Festival Gnaoua est devenu bien plus qu’un rendez-vous musical. La musique est le point de départ d’un dialogue entre les cultures, les générations et les disciplines. Pendant trois jours, la cité des Alizés devient un véritable laboratoire de création, de transmission et de réflexion, où le patrimoine ne se contente pas d’être célébré : il se réinvente au contact du monde. Les deux prochaines journées promettent encore de grands moments. Une belle occasion de prendre la route d’Essaouira et de se laisser porter par cette effervescence unique.














